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Suivre les morts dans leurs migrations

Le circuit balisé du rapatriement, la facilité des morts à passer les frontières, l’importance des arrangements matériels et symboliques inventés de part et d’autre des frontières et l’écho de ces circulations mortuaires avec les parcours migratoires de la mondialisation constituent les enjeux majeurs de ce travail. Alors qu’inhumation au pays d’accueil (en France) et intégration sont souvent associés, cette recherche sur les rapatriements depuis l’angle des effets sur les vivants ouvre de nouvelles hypothèses : mise en lumière de la grande diversité des choix et des positions individuelles ; consolidation de systèmes d’acteurs parfois transnationaux ; inventions de rituels reliant croyances et pragmatisme des pratiques. La mort en migration fait évoluer ici en France les lois et les lieux d’inhumation, et certaines mesures visant à se réapproprier les corps sont analysables en miroir de celles des pays d’origine des migrants. Le décalage entre les logiques nationales conçues dans la fixité d’un territoire dans ces frontières et celles circulatoires entre plusieurs territoires des migrants et de leurs descendants est à mettre au compte des premiers résultats de cette enquête .


L’écriture d’une pièce de théâtre à partir de cette recherche a permis un second niveau d’expérimentation dans l’écriture d’un texte-recherche où les enjeux de la problématique doivent rejoindre ceux de la dramaturgie. La pièce « suivre les morts » livre les éléments d’une recherche en train de se faire, elle doit permettre une réception active de la part des spectateurs, afin de remettre en jeu émotivement les prénotions sur l’utilité des morts pour la société des vivants ou sur les stéréotypes liés au sens des rapatriements dans les histoires migratoires.


Mise en scène de Monique Hervouët avec la compagnie banquet d'avril.


[...] signifie que le texte a été coupé

Le chœur des avions


D. - On n’a pas pu partir en même temps que le corps. Le corps est parti la veille. Il a fait un Paris Alger, et après il fallait un autre avion qui fasse Alger Tlemcen.


G. - On a acheté les billets un peu à la dernière minute, forcément, ça tombait sur les vacances de la Toussaint, on a galéré pour avoir des billets tous ensemble.


K. - Mon frère a pris un avion parce qu’il avait le billet payé par l’asso, ma mère a pris un autre avion parce que c’est moi qui avait acheté le billet, et moi j’ai pris encore un autre avion, parce qu’avec la carte bancaire j’arrivais pas, c'était compliqué.


D. - Il y a des vols directs, mais y avait pas de possibilité de prendre le cercueil. C’était déjà complet quoi, je sais pas si y a un nombre limité, 1, 2, 3, 4 corps ?


K. - La famille ils me disaient « mais y avait pas de place plus tôt ? » Moi je faisais confiance en la personne que j’avais en face, je vois pas l’intérêt pour elle de faire partir le corps dans 3 semaines, c’est le même prix.


G. - Donc on a pris des avions différents, mais on a quand même réussi à arriver en même temps que le corps, ça c’était cool. On a réussi à tous se retrouver à l’aéroport où nous attendait la famille.


K. - Comme il n’y a pas d’enterrement après le coucher du soleil, il fallait qu’il repasse une nuit dans une chambre froide. Heureusement, la famille, ils ont assuré pour emmener le corps de l’aéroport à l’hôpital.


G. - Parking de l'aéroport vide, brouillard, on voit juste les grands lampadaires qui éclairent le parking, on attend... et puis une estafette qui arrive, tout le monde se précipite.


D. - On a ouvert les portes de la camionnette, ils sont montés dedans les uns après les autres pour regarder son visage.


G. - En fait pour nous c'était compliqué parce que pour nous c'était la première fois.

©Alain Szczuczynski
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Prologue


K. - Suivre les morts … parce qu'il y a ce paradoxe on dit « un mort ça ne bouge plus ». Mais si.


D. - Et comme ils ne peuvent pas se déplacer tous seuls, suivre les morts, c'est regarder comment ils font agir les vivants.


G. - Les morts, ils sollicitent, ils interpellent, ils nous travaillent et travaillent pour nous.


Suivre les morts, c'est regarder comment s'y prennent les vivants, ce qu'ils doivent inventer.


K. - Tu choisis de suivre ces morts qui circulent plus que les autres


G. - Tu penses aux rapatriements


K. – Le retour des morts immigrés sur leur terre d’origine va constituer le principal matériau de ta recherche.


D. - Suivre ces cercueils-voyageurs qui mettent en lien deux pays, plusieurs morceaux d’histoires, deux familles, plusieurs générations…


G. - Suivre ces morts, qui écrivent à leur manière une page de l'histoire de l'immigration.


Extrait de Retours de terrain (1)


D. - 4 février, début de l’enquête. Reflexe de sociologue, tu veux comprendre le fonctionnement technique avant d'aller plus loin dans tes investigations. Tu as rencontré le délégué qualité d’une société internationale de rapatriement. Il devra rester anonyme, il n’est pas le boss. Il commence par te faire comprendre la particularité de la boîte, le rapatriement : « tous sens toutes destinations. »


« On travaille avec une centaine d’ambassades, on va d’ambassades en consulats, des CHU aux préfectures, on réunit les papiers. » On récupère le corps, on le conditionne, on le pèse. Et le mort part sous douane. En général c’est 5-6 heures avant le vol »


Il te montre sur sa tablette le modèle type du cercueil rapatriement : un cercueil correct, travaillé pour qu’il soit visuellement présentable, pas lourd, adapté à une corpulence normale, taille standard d’1,90 mètre intérieur, avec des poignées et un hublot avec une trappe, oui, pour que les familles à l’arrivée voient le visage du mort. C’est un cercueil équipé à l’intérieur d’une enveloppe hermétique en métal dissimulée par le capiton. C’est pour résister à la pression, on disait un cercueil plombé, mais en fait c’est en aluminium très fin.


[…]

Extrait de Agir en aîné


K. - Depuis qu’on est petit, on sait que son choix c’est de retourner à sa terre d’origine.

On est 4 frères et 3 sœurs. Je suis l’aîné.

Le jour où c’est arrivé, j’ai demandé à l’entourage, aux gens qui avaient déjà vécu ça. Parce que moi je suis musulman mais non pratiquant. Je ne vais pas aux mosquées, aux prières.

Elle était malade à la fin.


Elle me disait qu’elle m’avait laissé ce qu’il fallait, financièrement, pour que je m’occupe de son deuil.

Comme je gérais ses comptes, elle m’avait dit : « tu ne demandes rien à personne, tu prends cet argent-là, tu m’enterres, tu me rapatries au pays ».

Pour qu’il n’y ait pas de tension familiale, les choses étaient claires, elle m’avait dit « tu paies tout ». Elle ne voulait pas un enfant qui dise « c’est moi qui ai enterré maman », « c’est moi qui ai payé l’avion… ».

Elle avait tout prévu.

Dans la communauté, vous pouvez cotiser à une association et ils s’occupent de tout. Maman, elle, ne voulait pas.

Elle a dit « je paierai moi-même ».


[…]


Le jeudi, on a laissé le cercueil dans la mosquée de son petit village. On a laissé la clé pour pouvoir ouvrir le hublot. On n’a pas fait d’annonce, quelques personnes, ceux du village, ont pu aller la voir.

On avait plutôt peur des proches de la famille, on ne voulait pas de crise d’hystérie, quelqu’un qui crie ou qui se roule par terre, moi je l’ai vu là-bas. Après... je ne sais pas si c’est exagéré ou pas.


Et puis voilà. Ils l’enterrent. Et après il y a un tas de terre.

Il paraît que plus vite la terre s’affaisse, plus vite elle monte au paradis.

C’est ce qu’on m’a dit. Moi le paradis, je ne connais pas le chemin.


Le deuil, ça permet de retrouver la famille, ce n’est pas cinq jours de pleurs. On rigole, on parle politique.


Mais moi j’ai trouvé ça long. En fait on mange, on passe le temps. Il faut être présent car les gens viennent pour les condoléances. Il faut faire acte de présence.

Le côté réunion, je vous dis il y a des côtés positifs. On a passé des moments ensemble.

C’est toujours ce qu’on dit : « on ne peut pas attendre qu’il y ait un décès pour se voir ». Et les gens qui passent, ils nous parlent de notre maman, des petites anecdotes de quand on était petit : « t’étais monté sur un âne et tu es tombé ».


Mais pour moi c’était trop. Du monde, le soir, le lendemain, toute la journée, les gens passent, on donne à manger.


[…]


K. - J'peux avoir un café s'il vous plaît ?


©Alain Szczuczynski
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G. - A chaque nouvelle enquête, tu vas rencontrer des gens pour qu'ils te confient leurs expériences. Tu dois souvent les convaincre que leurs histoires sont intéressantes, qu'ils ont à dire sur le sujet. Tu les encourages et petit à petit la parole se libère.


D. Tu es là tout près, tu écoutes, tu regardes son visage, ses mains…

Pas-à-pas il te livre ce qu’il a vécu et ce qu’il découvre en le racontant.


G. - Tu l’accompagnes et tu le suis dans la construction parfois hasardeuse de son récit.


D. - L’entretien est une prise de risque. Celui qui s’y engage ne sait pas jusqu’où sa parole va le mener.


K. - En ce qui me concerne, je pense que c’est bien qu’elle soit là-bas, il y aura plus de gens qui prient pour elle là-bas.

Pour la plupart, frères, sœurs, cousins, on est tous nés ici. On est de nationalité française mais tous, à les écouter, ils veulent être enterrés là-bas.

Peut-être que moi je préférerais être enterré ici, pour mes enfants.

Eux, ils ne sont pas pratiquants non plus, d’ailleurs ils m’ont dit : « de toute façon, nous, on va t’incinérer ». Leur mère, elle est française, alors ils ne voient pas l’intérêt que je sois enterré là-bas.

Moi je ne serai plus là, mais eux vont avoir ce conflit. Mes frères et sœurs, ils préféreraient que je sois enterré là-bas, près de ma mère. Même s’ils ne me le disent pas, je le sais. Vu comment ça s’est passé.


[…]

Extrait de La franco-algérienne


D. - C’est ce qu’il nous avait dit : « Je ne veux pas traîner là. Quand je serai mort, je ne veux pas traîner ».

Mon père est mort chez lui, vers midi. Il a passé la première nuit chez lui, deux en chambres froides, à Nantes à Paris, la quatrième à l’hôpital de Médéa, Algérie.

Quatre nuits avant d’être enterré. Je pense que dans son imaginaire ç' aurait pu être plus rapide.

Je suis contente qu’il soit mort chez lui c’est ce qu’il voulait, je suis contente qu’il soit enterré en Algérie c’est ce qu’il voulait, je suis contente d’avoir fait le voyage et d’avoir pu l’accompagner.


[…]


Le fait qu’il soit enterré là-bas, je garde mon lien à l’Algérie. Pour aller me recueillir sur sa tombe, il faut que je fasse le voyage. Si c’est un effort, je garde aussi le lien avec ma famille là-bas.

Alors que c’est vrai que ça peut se distendre vite. Moi je ne parle pas arabe, mon père il téléphonait énormément, il téléphonait trois fois par jour à sa famille. Moi j’appelle deux fois dans l’année, parce que je ne suis pas à l’aise.

Je trouve que c’est un dernier geste de lien qu’a fait mon père en décidant ça.


On est parti avant la fin des trois jours. Ça a été un peu mal pris je crois, on est parti 24 heures trop tôt par rapport au fameux « pendant 3 jours, tu dois nourrir les gens », « pendant 3 jours, tu dois recevoir les condoléances », pendant 3 jours on est dans le décès quoi.

Il y a des histoires toujours, des mélanges de trucs populaires et religieux. On présente un truc comme c’est « Dieu qui l’a dit », mais en fait pas vraiment.


[…]




Un décès forcément il y a beaucoup de choses administratives. On n’a pas le temps de mettre son attention sur sa peine, son chagrin. Ça, tout le monde me l’a raconté.

Mais là, c’était particulièrement compliqué avec cette association. Ça peut être nourrissant d’organiser, mais là nous, c’était vraiment… Ma mère, il fallait qu’elle gère tout… Je ne l’ai jamais vu de ma vie se mettre en colère contre qui que ce soit, et là, elle a fini par péter les plombs : « Ecoutez, si ça continue moi le corps je vous le laisse ! vous vous débrouillez avec ».

Dans ces moments-là on rêverait d’une asso à la Mary Poppins qui s’occupe de tout.


On a vraiment vécu le décalage entre ce que mon père nous disait de son vivant, sa confiance dans la solidarité musulmane : « maintenant, c’est vachement mieux ». Parce qu’il avait vécu dans les années 70-80 la quête dans les bars et les marchés pour les copains morts qui voulaient se faire rapatrier. Et cette association, qu’on n’arrivait pas à joindre et qui en fait n’organisait rien.

Heureusement qu’on a encore beaucoup de famille en Algérie, que mon père était proche, ils ont été hyper présents dès l’aéroport. Si ça avait été à nous de gérer ça, ça aurait été cauchemardesque.


[…]

©Alain Szczuczynski
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Extrait de La France et ses morts


G. - « La France et ses morts ».

Longtemps les morts ont été tout près des vivants, derrière les églises paroissiales, puis trop près, pour des raisons d’hygiène, on a créé des cimetières à l’écart, avec des murs.

L’Etat français a retiré progressivement à l’Eglise son contrôle sur le devenir des cadavres.


Chaque ville a son histoire car ce sont les maires, les villes qui ont la charge des cimetières et certaines ont aussi un service municipal de pompes funèbres. A Nantes, une tombe mesure 0,80 par 2 mètres 10, ailleurs 1 mètre sur deux. A Nantes, il y a quinze cimetières, les cimetières de quartier ont été conservés. Après la seconde guerre mondiale on a créé un grand cimetière au nord de Nantes, c’est un parc, un arboretum (collection remarquable : camélias, érables, viornes...), mais certains morts restent dans leurs cimetières, près des lieux où ils ont vécu.


La réglementation oblige chaque commune à mettre à disposition des emplacements gratuits dans les cimetières. 5 ans.


Tu te dis que si l’espérance de vie augmente, pas celle des morts ! Depuis 1984, il n’y a plus de concessions perpétuelles, toutes ont un terme, 5 ans, gratuit, quinze ans ou trente ans pour ceux qui peuvent s’acheter ce sursis. La terre manque dans les villes, il faut faire de la place aux vivants.


[…]


K. - De plus en plus de personnes optent pour la crémation, un mort sur deux à Nantes et on ne dit plus incinération, c’est pour les déchets.

Les pratiques et les rituels changent vite.

Pendant des années, les cendres de milliers de morts dans leurs urnes ont circulé librement sur le territoire, parmi la population, séjournant souvent dans des domiciles privés, ils pouvaient être déplacés de la cheminée aux greniers, de la maison du fils à celle de la fille…

Et des balades de ces morts, de leurs morcellements, et de la dispersion des cendres, l'État ignorait tout.


Tu constates que l’Etat a repris les choses en main et une loi sur le funéraire de 2008 interdit que les morts, même réduits en cendres, séjournent ailleurs que dans le domaine public.


On ne peut plus se partager les cendres, on ne peut plus garder l’urne chez soi.

Pour les dispersions en pleine nature, la personne ayant qualité pour pourvoir aux funérailles doit en faire la déclaration à la mairie de la commune du lieu de naissance du défunt.


Tu prends conscience que l’Etat français ne s’est jamais autant soucié des morts et quand l’Etat limite la circulation des cendres, il affirme que ses morts doivent être enracinés sur le territoire, dans ses frontières. Derrière tout un ensemble de nouvelles lois, transparaît l’idée d’une Nation qui devrait désormais comprendre tous les vivants et tous les morts.


[…]


D. – Le cimetière est un espace laïc.

Au cimetière, il ne doit pas y avoir de distinction entre les défunts du fait de leurs croyances. Les signes du religieux sont interdits dans les parties communes, ils doivent être contenus sur les tombes, espace privé. Ceci dit, les signes du religieux se font plus discrets. De nouveaux symboles apparaissent : livres ouverts, cœurs, silhouettes d'arbres, ballons de foot... Sur les tombes, se raconte la vie.


Une circulaire, toujours en 2008, du Ministère de l’Intérieur destinée aux préfets et aux maires concerne les regroupements confessionnels « pour mieux accompagner l’intégration de populations immigrées ».


C’est au nom de la laïcité que des villes, à la demande des associations musulmanes, ont pris l’initiative, et parfois avant la circulaire, de créer des carrés musulmans. D’autres villes s’y refusent, au nom de la… laïcité.


[…]

Extrait de l’Alevi


G. - Sur le chantier, je vois que j’ai un coup de fil à 11h et demi : « on a perdu notre frère ». Crise cardiaque, 44 ans. Il vivait seul.


J’ai appelé la dame très bien des pompes funèbres en face le CHU, les générales, les funéraires s’occupent de tout, ils disent ce prix-là, on paye, ils s’occupent de la mairie, ils s’occupent du préfectoral, ils nous demandent le passeport, les cartes de celui qui est mort, le livret de famille.


La toilette des morts, il y a des personnes qui le font : laver, raser, rouler dans le drap, des personnes habituées. Tout le monde peut le faire, mais il faut pouvoir, moi non, je ne peux pas le faire, moi un mort je pense qu’il dort mais non les morts c’est le froid, ça refroidit, ça me donne des frissons.


[…]


Nous sommes Alevis, Turcs Alevis, alors ici pas d’imam, nous n’avons rien à voir avec l’imam. Les Alevis n’ont pas la même mentalité que les Sunnites. On ne va jamais à la mosquée. Nous, nous ne croyons que ce que nous voyons.


On est arrivé à Ankara le jeudi matin. On est entré à la maison, on a dormi un peu, on est allé au cimetière pour désherber et nous sommes partis directement chercher le cercueil à l’aéroport. Là, nous étions les trois frères et un de mes cousins, ma mère a du mal à marcher on ne l’a pas emmenée. Mon cousin travaille à la mairie, c’est socialiste, on a installé le cercueil à la mairie et après on l’a mis dans l’ambulance et on l’a emmené directement au cimetière. Un moment on voulait l’emmener à côté de mon père dans le village mais on l’a enterré à Ankara. On a discuté et, on a des familles à Ankara, ils voulaient visiter la tombe.


Chez nous on porte le cercueil, j’ai porté un peu. Dans le cimetière il y a plusieurs pelles pour la terre, tu prends trois quatre pelletées et après tu lances la pelle par terre, il ne faut pas donner à la main, ça apporte le malheur, tu mets la pelle dans la terre et après l’autre la reprend, c’est psychologique ça, un mort de plus si tu donnes la pelle, il ne faut prendre la pelle que par terre. Un décès chez nous c’est triste, c’est le silence, nous ne chantons pas, silence complet, respect pour la famille, respect pour le mort.


[…]


A un moment on a parlé de le mettre ici en France et finalement on n’a pas voulu, parce qu’on a dit on l’emmène dans notre pays natal parce que par exemple on achète un terrain ici quinze ans, et après qui va payer derrière ? Après ils arrachent et ils mettent dans une fosse, disparu, ça on ne voulait pas, nous on voulait qu’il reste toute la vie. On a acheté là-bas, 550 YTL ça vaut quoi 200 euros même pas et ça reste pour la vie, on n’entretient pas, la mairie s’occupe de tout, c’est mieux.


Quand on enterre là-bas les morts, on donne à manger après, 100 personnes, 150 personnes, tout le monde mange et tout le monde donne ses condoléances. Chez nous, passé quarante jours on donne une autre bouffe, on va faire ça ici, en France, je ne sais pas à quelle date, on ne va pas aller le faire en Turquie, c’est pour remercier, on va trouver une salle, celle de l’association des Alevis.



[…]


Moi j’avais dix-huit ans quand je suis venu, c’est mes parents, mon père il est déjà ici dans les années 73 après il a fait venir toute la famille, on disait on viendra en France pour gagner un peu d’argent et on rentrera en Turquie, tout le monde disait ça dans le temps, retourner, c’est les morts qui retournent, c’est triste c’est les morts qui retournent.


Moi je vous le dis franchement aller en Turquie, tous mes amis sont là, tous les copains sont là, je vais juste là-bas pour visiter la famille, c’est tout, je reste quoi une semaine, c’est assez quand je vais en Turquie je m’ennuie là-bas, je reviens ici voir les copains. Je vais juste en vacances. J’ai un pied toujours dans la terre là-bas, j’ai gardé une maison, chaque fois que je vais là-bas, j’ouvre ma maison, j’ouvre la porte, j’entre dedans, j’ai un toit quand même.


On est 25 millions d’Alevis mais on souffre en Turquie. On a connu des massacres, nous les Alevis, énormément, mais on pousse comme des champignons, ils n’en verront jamais la fin de nous, un tout seul, on est 1000. Dernièrement les manifestations de Taksim, c’était qui ? C’était les Alevis, nous sommes de gauche, socialistes, vrais, laïcs. Heureusement qu’il y a les Alevis autrement si on laisse les autres… On va au défilé le premier mai, tout le temps ici, moi j’ai été à la CGT.


[…]


Extrait de Retours de terrain (2)


K. - « Fiables et compétents, nous tenons à être votre interlocuteur privilégié. Nous vous proposons un grand choix de produits et de services à des prix compétitifs. Nos collaborateurs vous accueillent chaque jour dans nos locaux pour vous conseiller. Nous savons à quel point il est important de prendre le temps d'évaluer vos besoins pour définir les produits et services qui conviendront au mieux à vos attentes. »


Tu as eu du mal à les rencontrer, le local est souvent fermé. Il fait l’angle, le long d’un boulevard passant, quartiers périphériques. Sur les façades vitrées, de grandes photos de la Mecque. Par-dessus, ce tag hostile : « Pas de ça chez nous».

Ce jour-là tu dois voir le gérant, mais il ne viendra pas. Ils sont trois, trois copains qui ont grandi dans la même cité et qui ont monté cette boîte de pompes funèbres musulmanes. Ils ont loué un ancien salon de coiffure, ils ont un peu bricolé, les miroirs sont toujours là. Au mur des versets du Coran, quelques objets pour faire funéraire, même s’ils ne les vendent pas. Tu discutes avec un des frères, le converti. Il porte une djellaba, il est fier de sa foi.


[…]

©Alain Szczuczynski
©Alain Szczuczynski

Extrait de La langue des corps


G. - Refroidissement du corps, rigidité cadavérique, putréfaction commencent dès les premières heures après le décès.

Putréfaction qui part de l’intérieur pour entamer la destruction de ce corps soumis à des réactions chimiques naturelles.

Cette réalité biologique dicte des gestes spécifiques.

Toilette du corps au savon.

Application d’un collier cervical pour fermer la bouche.

Obturation des orifices pour empêcher les petits écoulements de matière organique.

Mise en cellule réfrigérée à 6°.


Recours à la thanatopraxie si l'on veut retarder de quelques jours le processus de décomposition.

Extraction de la masse sanguine. Injection de 6 à 10 litres d’un liquide biocide tel que le formol.

Travailler l’expression, gommer la souffrance, visage au repos, coiffure, maquillage. Un léger sourire n’est pas mal non plus.

Apaisement du mort qui apaise les vivants.


[…]


G. - Corps soumis à un procédé de combustion en crématorium.


K. - Uniquement s’il n’a pas de pacemaker, risque d’explosion !


G. - Four chauffé à 850° Celsius, ou plus, durée 1 heure 30 en moyenne.

Les restes calcinés des os sont pulvérisés pour obtenir une poudre : les cendres.

On découvre alors les métaux que le cadavre gardait cachés – vis, clous, plaquettes, couronnes dentaires, prothèses de la hanche, du genou, qu’on retire, naturellement…


Le bois du cercueil, les vêtements, les chairs ?

Transformés en gaz ou poussières envolés dans les fumées.


K. - Présence possible de mercure du fait des plombages dentaires par exemple, de dioxines ou de composés organiques volatiles… Ces éventuelles pollutions sont mesurées à l’endroit de leurs retombées sur le sol.


Transition écologique : soucieux de l'environnement...


G. - … le cimetière naturel ! Cercueil en bois non traité ou en matériau recyclé.


[…]


Extrait de Quand je suis morte


D. - Moi je suis là quand mon père est mort,

Moi je suis là quand ma mère est morte,

Je suis venue et j’ai vu papa maman, je suis là,

Ils attendent à temps que moi j’arrive pour les voir,

J’ai touché, bisous, touché, touché une dernière fois,

Ma mère, mon père, mon frère, très froid,

Mais ils sont devant mes yeux, les yeux fermés, dormir, c’est froid,

Quand tu sens le froid toi aussi recule,

Toucher c’est mieux sinon toujours la tête elle tourne.


Quand mon frère était à l’hôpital ici, le médecin a dit c’est fini,

Ma grande sœur, elle vit là-bas, elle est venue,

Mon frère est mort ici, on l’a emmené en Turquie, toute la famille est partie.

Mais quand ma petite sœur est morte en Turquie,

Avec mon frère on a reçu le coup de téléphone, elle était morte,

On n’a pas été voir ma petite sœur en Turquie,

Je crois toujours qu’elle m’attend là-bas,

Je crois qu’elle est toujours en vie, elle m’attend là-bas,

Mais quand je vais dans la maison de mon père,

Toutes les chambres elles sont vides,

La maison n’expire plus,

Il n’y a plus personne, plus personne qui vive.


[…]

C’est dur pour décider pour la mort,

Il y en a qui mettent dans les cimetières ici,

Loyer ou acheté, mais nous, on choisit Turquie.

Je suis morte, je ne crois pas que j’ai le droit ici,

Ici ils mettent comme ça, les musulmans ne font pas ça

J’ai demandé pour le cimetière,

Ils ont dit 5 ans et c’est fini, et après où ça va ?

Ou bien trente ans acheté mais c’est trop cher.

Nous tous ensemble au village, ma mère, mon père et sa mère et son père, mon frère, tous sont là-bas.


Quand je vais moi en Turquie,

Une fois au village, je vais directement au cimetière,

Ils sont tous là-bas, au cimetière,

La maison est vide, tous au cimetière.

Je les ai tous vus et je leur ai parlés.

Mon frère je lui parle aussi ici, sa photo, le matin,

Je dis : bonjour comment ça va ?

Tu es parti avant qu’est-ce que tu fais là-bas

Des fois je suis fâchée : pourquoi partir avant ?

Qu’est-ce que vous faites tous là-bas ?

Père, mère, ils sont comme ça et puis après comme ça, sœur, frère,

Il n’y a plus de place à côté, je ne sais pas qui sera à côté de moi.


C’est la vie comme ça, obligée être seule,

Moi je dis, nous venus tout nu tout seul,

On partira tout nu tout seul !

©Alain Szczuczynski
©Alain Szczuczynski

Extrait de Le mort qui parle


K. - Je suis mort ! On m’a tiré dessus.

Les kalachnikovs, les hurlements, la peur.

Sur les trottoirs, les blessés sont trop nombreux, tous urgents, mourants, quasi-morts.

Moi j’attends, mon corps se raidit déjà.


Mon père, il est pressé de ramener son garçon en terre du Maroc, il veut vite que je retrouve la maison familiale, que le rituel s'accomplisse.

Je dois voir ma femme avant de partir.

Je vais être enterré au Maroc sans qu’elle puisse m’accompagner, elle est blessée.

Tous savent, mes amis français, ma belle-famille française, ils savent que je dois être rapatrié.

Ils savent que je suis musulman, européen, laïc, croyant.


[…]


Trois hommes pieds nus foulent ma terre, ils sont dans le trou.

La terre ocre autour du trou.

Mon cercueil est glissé avec des cordes, vous refermez en construisant un toit.

Des rondins de bois.

Des feuilles de palmiers.

Des chants qui me parviennent.


Je vous vois, assemblés, chez ma mère.

Le pain, le miel, le beurre, les olives.

Le plateau qui tourne.

Les mains qui prennent avec le pain, le miel, le beurre, les olives.

La lumière du jour qui baisse, le soleil se couche.