Vincent Meessen

Omar en mai

Centre Georges Pompidou, 28 mars – 28 mai 2018
Conversation avec Emmanuelle Chérel

(article paru dans la revue L'Art même, n° 75, mars 2018)

EC : Au Centre Georges Pompidou, tu présentes un nouveau volet de ta relecture de l'histoire de l'Internationale Situationniste, de son influence sur les Mai 68 de l'hémisphère Sud et de ses liens avec les luttes de libération . Après avoir pointé la collaboration d'intellectuels congolais au mouvement situ dans One.Two.Three (2015) , tu t'intéresses désormais à Omar Blondin Diop, figure emblématique du Sénégal des années 1969-1973, de la lutte anti-senghor et anti-coloniale. Blondin Diop fut aussi une des figures de la contestation étudiante de mai 1968 à Paris, dès le « Mouvement du 22 mars», une organisation anti-autoritaire regroupant des anarchistes, des situationnistes, des trotskistes, entre autres. En 1969, pour « activités subversives » , il a été exclu de l'École normale supérieure et expulsé de France. A Paris, il avait rencontré Jean-Luc Godard pour qui il joua son propre rôle dans La Chinoise (1967). Tu t'es d'abord intéressé à une photographie d'Omar Blondin Diop lisant le dernier numéro de la revue de l'Internationale situationniste en 1969 1 . Elle figurait dans Postface à l'unité scénique - Personne et les autres accompagnant ton exposition au Pavillon belge de la Biennale de Venise (2015).


VM : Durant mes recherches pour Venise, je suis tombé sur cette photographie et j'ai pensé qu'il y avait peut être eu une diffusion des thèses situationnistes au Sénégal. Puis j'ai appris l'existence d'une peinture au pastel d'Issa Samb qui était une reprise directe de cette photographie, ce qui ouvrait la voie d' une possible influence d'Omar sur le Laboratoire Agit'Art fondé en 1973, un collectif phare de l'avant-garde dakaroise dont Issa Samb fut l'une des chevilles ouvrières. La maison d'édition française Champ Libre dans laquelle Guy Debord joua un rôle non officiel publia un pamphlet intitulé « Lettre de Dakar » (1976) qui s'ouvrait par une citation de Raoul Vaneigem. Autant d'éléments qui ont aiguisé ma curiosité.


EC : En 1972, Omar Blondin Diop fut inculpé pour « atteinte à la sûreté nationale » et accusé de fomenter la libération de ses frères, membres d'un groupuscule d'extrême gauche, détenus en prison pour avoir incendié le Centre culturel français, le ministère des Travaux publics, et attaqué avec des cocktails Molotov en février 1971 le cortège officiel de Georges Pompidou à Dakar. Blondin Diop est condamné à trois ans de prison. Le 10 mai 1973, il est retrouvé mort "par pendaison''dans sa cellule à Gorée 2 . La version officielle du suicide est contestée par une partie de l'opinion nationale et internationale qui penche pour la thèse de « coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort » 3 . Blondin Diop devient le symbole d'une position refusant une politique néo-coloniale et prônant l'agitation politique depuis 1968. Toutefois , au Sénégal, on ne connaît guère ses véritables engagements. P lus de quarante ans après son décès, sa famille et ses amis ont demandé une réouverture de l'enquête.


VM : Le mystère entoure toujours les circonstances de son décès. Les obstructions du président Léopold S. Senghor sur l'instruction judiciaire et le classement sans suite de l'affaire n'ont rien réglé. Cette situation, le manque d'un travail de recherche sérieux et la richesse des premières informations recueillies sur les activités politiques et culturelles d'Omar m'ont laissé penser qu'un travail d'actualisation était nécessaire. Comme tu l'as mentionné, des frères d'Omar, engagés dans un mouvement marxiste-léniniste, ont réagi à la visite de Georges Pompidou. L'invitation de Catherine David au Centre Pompidou m'a incité à tourner à Dakar, sachant que le contexte institutionnel mêlé à l'anniversaire de mai 68 permettrait de proposer une exposition qui ne reconduirait pas la mythologie d'un mai 68 parisien mais éclairerait de manière inédite et productive les mai 68 de Kinshasa et Dakar.


EC : Cinémaomarx , au titre éloquent, est composé de plusieurs moniteurs et présente notamment Juste un mouvement , un court métrage que tu as réalisé, centré sur la reprise d'une séquence de Godard. Dans La Chinoise , le discours d'Omar est notamment composé d'un passage écrit par Mao (1963) : « D'où viennent les idées justes? 4 ».

Juste un mouvement préfigure un long métrage tourné au Sénégal 5 . Comment as-tu repris la séquence de Godard ?


VM : En regardant La Chinoise, j'ai remarqué de nombreux points communs entre l'intrigue du film et le destin tragique d'Omar, un peu comme si la fiction avait été adaptée au réel à Dakar quelques années plus tard. Dès lors, comment prendre à témoin la fiction de Godard et la remettre au travail ? D'une part, j'ai recueilli la parole des frères et anciens amis d'Omar et d'autre part j'ai invité diverses personnes à jouer leur propre rôle : Fi Liu, une jeune ouvrière chinoise de Dakar, Thierno Seydou Sall, un poète du Laboratoire Agit'Art, Madiaw Ndiaye, un jeune comédien, Doudou Fall, un professeur sénégalais de Thaï chi,... De son côté Godard, ouvert et partant, m'a permis un usage gracieux de ses images. C'est donc l'histoire d'un film « en train de se faire », un film au présent qui annonce un film futur tout en rejouant un film passé. Un film construit sur la question du cercle et de son re-routage à travers une figure complexe: la spirale. Godard a tourné La Chinoise dans son appartement, j'ai tourné Juste un Mouvement dans la maison de la famille Diop. Il y a, comme tu le pressens, un rapport entre les « idées justes » de La Chinoise et mon titre mais celui-ci réfère aussi à l'un des leitmotivs de Godard : « Il n'y a pas d'image juste mais juste une image », une phrase extraite de Histoires du cinéma lorsqu'il revient sur sa seule expérience africaine, celle d'une télévision révolutionnaire au Mozambique.


EC : Craig Fischer a écrit : « Affirmer que Godard annonce par ce film le soulèvement de Mai 68, est vrai (…) Ce qui est plus intrigant et impressionnant - c'est l'aspect extrêmement déceptif et désillusionné, voire moqueur ou narquois, du regard posé sur ces jeunes révolutionnaires 6 »
.

VM : Effectivement, le film a été très mal reçu tant par les maoïstes qui se sont sentis trahis que par les membres du Parti Communiste présentés comme des révisionnistes et ridiculisés. Le film est une caricature tendre et féroce, légère et savante, révolutionnaire dans son propos esthétique et déceptive dans sa conclusion politique. Ambivalente de bout en bout. C'est, comme toujours chez Godard, un travail sur la double entente.


EC : Godard a écrit : « De toute façon, c'est le tiers-monde qui donne une leçon aux autres. Le seul personnage équilibré du film me paraît être le jeune Noir 7 » . Pourtant, la lutte marxiste a échoué au Sénégal. Omar Blondin Diop était-il un révolutionnaire au sens où l'entendait Godard ?


VM : Ces propos de Godard sont postérieurs à la sortie de ce film qui joua un rôle pivot dans son travail. Il était intéressé par le travail de sape des situationnistes. Le film témoigne de nombreux emprunts esthétiques au mouvement, mais les situationnistes rejetèrent son cinéma de manière féroce et catégorique. Godard décida de ne plus de faire des films politiques mais de faire politiquement des films en fondant le groupe Dziga Vertov. Quant à Omar, il était membre d'un groupe marxiste-léniniste clandestin, tout en étant connecté aux Black Panthers à Paris et à de nombreux artistes dont le cinéaste expérimental anglais Simon Hartog. Il s'est radicalisé lors de la répression de mai 68 par Senghor et s'est brièvement formé à la lutte armée au Moyen-Orient.


EC : Comme à ton habitude, ton installation convoque des formes abstraites et modulaires tout en rendant public des documents historiques et en usant de procédés narratifs.

C'est la triangulation impossible que je travaille depuis mes débuts. Comment mettre en intrigue, au présent, des régimes antinomiques : tactiques propres à l'art conceptuel, aux protocoles documentaires et à la critique historique? Cette fois, je me suis intéressé à des formes abstraites et composites tant chinoises que sénégalaises : le tangram, et une forme mystique et fractale au Sénégal, une forme en quinconce. Elles ont servi de base à deux installations qui rythment le parcours du visiteur.


EC : Un moniteur donne à voir Senghor et Pompidou défilant dans Dakar.


VM : Bien comprendre la relation d'amitié intime entre les deux présidents de la république est un élément contextuel important. Certaines de ces images d'actualité seront intégrées au futur long métrage. Un travail mémoiriel passe par une prise critique de la fabrique de l'histoire par les autorités, c'est pourquoi de nombreux documents diplomatiques jusqu'ici inédits seront assemblés dans une forme spécifique.


EC : Tu présentes une nouvelle fois le travail d'Issa Samb. Pendant des années, Issa Samb aka Joe Ouakam (1945-2017), un des artistes africains les plus talentueux de sa génération, a rendu hommage à Omar Diop dont il était l'ami 8 . Tu montres une vidéo, Issa Samb -Omar Blondin Diop- (ré)ouverture du dossier, réalisée pour l'exposition d'Issa Samb et d'Ican Ramageli, Le Congrès de minuit, de la Biennale off de Dakar (2016) 9 . Ainsi tu introduis au Centre Pompidou l'œuvre d'Issa où elle n'a jamais été exposée (ni Agit'Art) mais aussi la critique des années Senghor et l'histoire des avant-gardes artistiques des années 70 avec leurs connexions politiques et internationales.


VM : En mai dernier, je suis parti à Dakar précipitamment car je savais Issa Samb très malade. J'espérais qu'il serait sensible à mon film et pourrait y prendre part. En 2016, mon film One.Two.Three avait été projeté dans sa cour. Il est décédé quelques jours avant mon arrivée. Nous ne nous sommes rencontrés que par œuvres interposées. C'est un grand regret. La présence d'Issa est importante. Je montre aussi une peinture Enterrement d'Omar Blondin Diop . Cette demande de réouverture de l'enquête finira par se produire car comme le dit l'un des frères d'Omar : « quelle que soit la durée de la nuit, le soleil finit toujours par se lever . »





1 Réalisée par Bouba Diallo. E. C. , Entretien avec Issa Samb, Nantes, mars 2016.

2 Aboubacar Demba Cissokho, Omar Blondin Diop, 11 mai 2016, https://legrenierdekibili.wordpress.com/tag/omar-blondin-diop . « Il y a quarante ans l'activiste de gauche Omar Blondin Diop mourrait en prison », Seneweb.com, 10 mai 2013. « La famille d'Omar Blondin Diop renouvelle sa demande d'un procès », Senenews.com, 13 mai 2015.

3 - Roland Colin, directeur de cabinet du Président du Conseil Mamadou Dia, a écrit que Blondin Diop avait reçu, en détention, la visite de Jean Collin, ministre de l'Intérieur du Sénégal, membre des réseaux Foccart, avec lequel il eut une altercation et qui aurait donné l'ordre de le châtier. Ce décès généra une mobilisation pour enjoindre Senghor à démocratiser le régime. Roland Colin, Sénégal notre pirogue, au soleil de la liberté, Journal de bord 1955-1980, Préface d'Elikia M'Bokolo, Paris, Présence Africaine, 2007.

4 Omar : « D'où viennent les idées justes ? [.] De la lutte des classes. Certaines classes sont victorieuses, d'autres vaincues. Voilà l'histoire des civilisations depuis des millénaires ».

5 Une Libre association d'individus libres qui mêle fiction et documentaire et constitue une véritable enquête sur O. Blondin Diop et son implication politique.

7 J ean-Luc Godard par Jean-Luc Godard, Tome 1 : 1950-1984 , Paris, Les Cahiers du Cinéma, 1998, p. 306.

8 Word ! Word ? Word !, Issa Samb and the Undecipherable Form, Raw Material, SternbergPress, OCA, 2013, p. 24.

9 Emmanuelle Chérel, Omar Blondin Diop lisant l'Internationale Situationniste en 1969 - Une archive photographique présente au sein de deux œuvres :Joe Ouakam - Le Berger d'Ican Ramageli (2015) etPersonne et les autres - Postface pour une unité scénique de Vincent Meessen (2015), Mamadou Diouf, Maureen Murphy (dir.), Dakar : Scènes, Acteurs et décors artistiques, INHA 2017, à paraître.