Durant la nuit vivante

Lettre à Issa Samb


Durant la nuit vivante


Lettre à Issa Samb


Il se trouve au centre de la cour.Immense. Dressé.Un total végétal d'un serein impérieux.

Ses branchages scellent des alliances d'ombre et de clarté.

Ses feuilles d'un vert luisant cueillent de très haut la lumière.

Au sol, en manières infinies, en tas marron, froissées, elles se livrent à de sacrés désordres.

Vie et mort végétales en cycles complémentaires.


Il est là depuis plusieurs décennies.

Dans ce lieu fascinant qui a concentré des expériences diverses.

Il a grandi avec les conversations des hommes qui parlent sous ses branches.

Et nourri la réflexion de plusieurs générations.

Dans cette cour incongrue, à l’entrée discrète, située dans un des quartiers les plus actifs de

Dakar.

Il veille sur un laboratoire syncrétique, à l’écart des bruits du monde, laissé en caput

mortuum.

Il veille sur toi. Sur tes rires, tes colères, tes paroles, ton érudition, tes engagements, tes choix

singuliers et radicaux, tes changements d'humeur inexpliqués, tes amitiés fidèles, ton

hospitalité.

Loin des modes. Loin des spéculations financières et des pièges du monde de l'art.

Dans tes marches.


Il fait corps avec ton travail.


Au terme poussière, Georges Bataille pointait les ramifications philosophiques des rituels

domestiques du nettoyage s’affirmant contre la mort et la dégradation progressive des choses à

travers le temps.

Ici, au contraire. Laisser pourrir. Loin de toute classification.

La nature et ses saisons sont les maîtres.

Et parfois, l'eau dégouline en douche sur ses feuilles.


Il est juste là. Immense.

Ses lianes vont chercher le sol pour s'emmêler encore. Tenter souche. Bourgeonner.

Soufflées par le vent, quelques graines moutonneuses roulent.

À ses pieds, des objets hétéroclites.

D'autres sont noués à ses lianes ou à des fils.

Vêtements suspendus, bouteilles, lunettes, poupées, statues, machette, croix, sarcophage,

grigris liés à la pratique du Ndeup, coquillages, journaux,...

Un chaos chorégraphique.

Des objets que tu as chargés ou qui détiennent leur propre charge.

Constamment réinstallés en reprenant toujours les chaînes de signification.

Esquissent des relations complexes.

Des objets qui parlent leur langue, as-tu dit.

Et leur déplacement d'un endroit à un autre participe au mouvement du monde.

Chaque assemblage est le résultat d'une conscience autonome qui n'impose aucune forme.

Tu refuses d'imposer des choses que ta main et ton cœur ne veulent pas.


Mon oeil longe les rhizomes des lignes enchevêtrées.

Dans ses racines aériennes qui vont s’ancrer dans le sol.

Puis il monte dans les branches vers la lumière. Redescend. Pénètre le tronc creux.

Il circule. S’arrête sur chaque élément de ce vaste réseau. Prend le temps.

Sur les marques de différents événements - la catastrophe du Joola – ou les reliques des

performances, des dialogues et débats collectifs tenus ici.

Comme les racines et les branches, son mouvement relie pensées métaphysiques. Religieuses.

Politiques. Poétiques.

La matière est mémoire.

Elle rappelle les membres absents (décédés ou partis) du Laboratoire (Djibril Mambety Diop,

Omar Blondin Diop lisant l’Internationale situationniste en 1969).

Réintroduit leur présence dans le canevas contemporain.

Des autels dérisoires, lambeaux d'existence, accumulations de livres, bibliothèques enfouies et

oubliées, signes d'amitiés déchirés de l'absence, sourires perdus dans le dérisoire de

l'argentique... oscillent aux fils tendus par la gravité.

Plekhanov 4, 7. L'art et la vie sociale.

Les crèches de bois fané. Les statuaires défoncées. Les toiles délabrées.

Des cartes d’invitation pour des conférences (géomancie) et des expositions.

Des notes écrites par des gens passés par là.

D’autres documents encore, l’image du marabout Layène, Seydina Insa Laye, dit Al Mahdi.

Des affiches – Moussa Paye: « À ton contact nous avons appris à penser avec nos propres têtes, plutôt

que de nous tromper avec celles des autres».

Au mur, cette phrase écrite à la craie blanche : « Sénégal 68 : La tragédie est en cours, toi tu es

encore en vie avec la difficulté d'évoquer les événements chronologiquement.

Et puis des visages de foule.

Sur un bureau, des sourates du Coran, des K7, ta pièce de théâtre Les criquets indiquent

encore d'autres entrelacs culturels.

Une installation où l’on peut lire des aphorismes. Des empreintes d’expérimentations au

charbon. Des pamphlets.

Tu cours la trace pour donner voix dans cette nuit.

Dans cet univers dense, sensible, poétique, subtil, spirituel, profond,

des présences, des choses, des corps et des voix se parlent. Résonnent.

Reconnaissables ou inconnus.

Visibles ou invisibles.

Apparitions et disparitions.

Des temps, des mémoires et des histoires s’entremêlent.

Des immensités s’ouvrent dans leur matérialité, les vibrations, les rayonnements, les

proliférations, les suspensions, la précarité, le presque, le passager, le peu et le tout, et l’important.


Tu vis au présent.

Ces totems – pour tes proches- ne sont pas des symboles du passé.

Le passé n'a pas de place dans ton travail.

Il porte sur les choses du présent. Et c'est là son côté éphémère.

Dès que tu te rends compte d'un historicisme, tu arrêtes.

Et puis tu égraines une multitude de noms. Avec pour chacun un récit.

Tous liés en maintes circulations.

Afin d'enfanter le mouvement.

Ontologie vitaliste et éthique de l'action.


L'arbre accueille le tout passant.

Le rituel des salutations.

Abritant les échanges de ceux qui, dans leurs diversités, veulent partager.

Accompagnant l'invention des subversions, critiques et expérimentations.

La problématique du jeu. Comme acte grave. Sortir du spectacle. Concevoir ou mourir.

Lutte individuelle et collective. Exigence morale

Droit et debout. Tes bras s'allongent dans l'air.

Et, du haut de ta filiforme hauteur, résonne la détermination de ta voix.


- La crise commence demain à l'aube

il est clair que si quelque chose ne tourne pas rond dans la société politique,

il en est de même dans la culture.

Et le contraire est vrai.


- Mon œuvre est une œuvre politique.

Nos adversaires le savaient pertinemment.

Notre œuvre est une œuvre de combat.

Le refus de ce qu'il faut refuser.

Continuer à œuvrer, à agir, tout en restant vigilant.


- Regardez : les murs idéologiques s'écroulent.

Mais attention,

tout autour s'installent la souffrance et la terreur.

Des milliers de vieillards et d'enfants errent de pays en pays,

à la recherche de pain, de patrie.

D'autres pourrissent sur des champs de bataille.

Des milliers de réfugiés, de mendiants aux portes des villes

attendent une carte pour passer, pour travailler.


-ô dieu, pourquoi faut-il qu'ils se battent,

qu'ils meurent pour une miche de pain jetée entre eux pour cette adolescente et que moi je doive vivre ?

Qu'ai-je fait pour mériter un tel spectacle ?


Le caoutchoutier veille sur toi.

Et tu veilles sur lui.

Comme sur tant d'autres.

Toi qui travailles avec la sève et le charbon afin d'obtenir toutes les nuances de tes dessins.

L'arbre écoute ton esprit.

Lorsqu'il est incliné vers la terre.

Ou, lorsqu'il est proche du ciel.

Toi, tu écoutes, pour tout de bon, le faux silence du sol.

Le fouissement des racines. Les oiseaux qui voltigent.

Tu as les yeux ouverts. Tu sondes, t'enfonces, voles.

Tu parles en silence.

Et vos rêves s'enchevêtrent.

À force de monter, puis de redescendre, tu ne sais plus où se trouve le ciel, où palpite la terre.

Une jonction d'exils et d'esprits, d'échecs et de conquêtes.


Au centre, avec sa force impassible et solide, l’arbre s’impose.

Rien ne remue autour.

Il est une de ces vieilles sources qui nourrissent les bois-?profonds. Voilà.

Il parle avec les acacias, les fromagers, ...

Tous sortent de la terre comme d'un ventre. Avec la même puissance.

Nourrissant un impalpable mystère. Arbres vivants.


Soudain, la lumière fut autre.

Douloureuse.

Le jour s'est levé.

Une aurore brumeuse nimba son tronc.

Il paraît que même en morceaux le bois poursuit sa vie.

En tous les cas, je t'ai retrouvé, hier, à Ouakam.

Au pied d'un arbre qui parle avec le vent. Vers la mer.

Sans en contrarier l'âme, ses échos insondables, son ravalement du temps,

la lente dérade des mémoires et des esprits.

De votre pacte obscur devenu familier, rien ne peut éteindre votre énergie.

Comme un vaisseau gréé d'une matrice liquide.


- On va commencer. On commence. Le corps commence.

La voix commence. On crie. On emprunte un geste.

L’incompréhension commence puisque l'heure approche.

Le corps s'alourdit. Refuse de sortir de l'âme.

L'âme, apaisée de mots et de sang, refuse de quitter le corps, la berge, le cimetière.

Alors que faire ? Exciter le cerveau ? Le cœur ? Son voisin ?

Oh que non. Poussons le silence à l'infini, sans bousculer le confort de l'intellect.

Laisser la mort, s'éprendre de l'âme. En toute quiétude, par le jeu des croix, des photographies et des bazars.

À la longue, on comprendra.(.)

C'est beaucoup dans la pensée que cela se passe.(.)

On joue sa vie.


- Nous voulons dire une élévation spirituelle de l'être,

pour que toute pulsion nourrisse l'esprit.

Pour l'amour qui guérit,

pour la sagesse qui éclaire,

pour la vérité qui libère.


L'arbre et toi êtes là.

Causant avec la brise. Vers la mer.

L'innommable n'a pas de commencement et n'a pas de fin.

Il porte son double reflété dans du ciel et des miroirs de terre.

Et peut s'avaler et renaître en même temps.


Emmanuelle Chérel


5 Novembre 2017


Ce texte a été lu par Youssoupha Sarr (Rhapsod)

le 9 décembre à Kër Thiossane

lors du vernissage de l'exposition Garap Yiy Jooy