Claire Fontaine, P.I.G.S., 2012
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« Barcelona en comù »
Questions posées à un nouvel agir politique
L'intime, le politique et l'amitié
Retour sur une enquête à Barcelone. 





Julia Ramírez Blanco est historienne et critique d’art. Elle est actuellement chercheure en post-doctorat Juan de la Cierva et enseignante au Département d’Histoire de l’Art de l’Université de Barcelone. Ses travaux les plus récents traitent des relations entre art, utopie et changement social. Elle est l’auteur de l'ouvrage Utopías Artísticas de revuelta. (Cátedra, 2014), qui explore les dimensions esthétiques et utopiques de mouvements sociaux. Cet ouvrage sera publié en anglais courant 2018 chez Palgrave-MacMillan. Des articles ont d’ores et déjà été publiés en anglais, français, italien et espagnol, et ce, dans divers livres collectifs, dans des revues et des journaux comme Third Text. Julia Ramírez Blanco collabore également avec différentes institutions, comme le MACBA à Barcelone.

Amélie Nicolas, Julia Ramírez Blanco

Traverser, en 2016, la frontière de la France vers la Catalogne est le projet d'une enquête qui s'est donné l'objectif de comprendre, au plus près de leur dimension personnelle, les trajectoires politiques, sociales, militantes, de certains élus et sympathisants de la nouvelle municipalité de Barcelone, arrivés, de façon étonnante selon les médias européens, en tête des élections, en mai 2015. Le leadership municipal est alors porté par Ada Colau, une personnalité issue des mouvements sociaux, et résolument décidée à « démondialiser » la ville. Confidences, récits des trajectoires, compétences d'historicité des interviewés et réflexivités partagées, ont été permis par une série d'entretiens, qui finissent par interroger les frontières entre citoyenneté intime, citoyenneté publique et exercice du pouvoir ; entre action militante et pouvoir institutionnel ; entre échelle locale et échelle inter ou trans-nationale, et plus largement entre mémoire et histoire. Traverser la frontière de la France vers la Catalogne est aussi le moment d'une rencontre et d'un dialogue ouvert, amical et sérieux, entre art et sciences sociales. Julia Ramírez Blanco, historienne et critique d'art, s'attache ainsi à l'analyse de sept oeuvres qui accompagnent et interrogent autrement la lecture socio-anthropologique du politique.

L'article ci-joint relate l'étude faite par Amélie Nicolas. Un autre article avec la proposition de Julia Ramírez Blanco paraîtra dans l'ouvrage collectif (édition Dis voir)
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« Barcelona en comù »

Questions posées à un nouvel agir politique



Traverser, en 2016, la frontière de la France vers la Catalogne est le projet d'une enquête qui s'est donné l'objectif de comprendre, au plus près de leur dimension personnelle, les trajectoires politiques, sociales, militantes, de certains élus et sympathisants de la nouvelle municipalité de Barcelone, arrivés, de façon étonnante selon les médias européens, en tête des élections, en mai 2015. Le leadership municipal est alors porté par Ada Colau, une personnalité issue des mouvements sociaux de la lutte contre les expulsions, et résolument décidée à « démondialiser » la ville. Il s'est donc agi de partir à la rencontre de cette nouvelle génération politique, formée par les contextes intellectuels et militants dits « no global no war » du début des années 2000, et conquise aux méthodes d'empowerment (empoderamiento) et à celles de la délibération permanente souvent apprises dans le cadre d'une expérience professionnelle dans les réseaux de coopération et développement en Amérique latine. Le contexte de la crise économique, financière et de la représentation politique, celui du constat de la privatisation des services urbains a encouragé, à l'issue des mouvements dits du 15M (15 mai 2011), la mise en œuvre d'une proposition de gouvernement de la ville, à partir de cette nouvelle grammaire politique. Le propos tenu ici ne cherche pas à prendre part ou à rendre justice à quelque perspective économique, politique, ou « méta-critique », mais bien plutôt à comprendre les circulations des savoirs et des idées, à travers des trajectoires individuelles, à travers des manières de faire acquises et transmises, et à travers des mises en œuvres, concrètes. Placer cette recherche sur le territoire local, municipal, écouter les parcours et les formes de l'agir, comprendre le déplacement institutionnel de militants issus des mouvements sociaux, permet d'instruire une sociologie politique, depuis une perspective pragmatiste, à la manière dont Luc Boltanski peut nous y engager(1). Le présent article entend ainsi restituer, sous la forme de questions posées à ces nouveaux élus et sympathisants de Barcelona en comù, l'enjeu d'un « penser depuis la frontière » à partir d'une trame narrative associant confidences, récits des trajectoires, compétences d'historicité des interviewés et réflexivités partagées, permise par une série d'entretiens ; frontière entre citoyenneté intime, citoyenneté publique et exercice du pouvoir, frontière entre action militante et pouvoir institutionnel, frontière entre échelle locale et échelle inter ou trans-nationale, frontière entre mémoire et histoire. L'écriture choisie laisse apparaître le temps d'une enquête mais aussi le temps de sa réécriture, forme indiciaire et incrémentale de la recherche qui autorise la saisie dans un même ensemble des récits individuels et de la réflexivité sur une histoire en train de se faire. Le chercheur, sociologue des épreuves, est y alors partie prenante, tout contre ceux qu'il côtoie et questionne.
Claire Fontaine, P.I.G.S., 2012
I - « Pousser les portes de l'hôtel de ville » ; un protocole d'enquête

L'enquête à Barcelone a eu lieu en avril 2016 et a donné lieu à une série de 9 entretiens avec les élus et sympathisants de la nouvelle municipalité et du parti Barcelona en comù(2).

L'enjeu d'une démarche ethnographique au sein de l'hôtel de ville de Barcelone s'est illustré à travers un protocole que nous avons intitulé « Pousser les portes de l'hôtel de ville » rendant compte, de façon graduelle, des espaces menant à l'interview. « Pousser les portes de l'hôtel de ville », c'est se donner la possibilité, en tant qu'enquêteur, de ne pas présager que les espaces politico-techniques de la ville seraient nécessairement à distance, et que leur compréhension passerait alors par des analyses plutôt froides des programmes et des politiques publiques, des stratégies d'action et des réseaux d'acteurs. C'est un protocole descriptif qui articule analyse et confidence avec l'objectif de « dédramatiser » notre relation à la représentation politique. Si à Charleroi nous avions traversé l'hôtel de ville à la recherche d'un ouvrage sur les projets architecturaux et urbains, prétexte à l'arpentage, à la rencontre fortuite, à l'entretien spontané dans les bureaux municipaux(3), si à Saint-Nazaire, nous avons pu écouter des confidences sur le métier d'élu dans la salle même du conseil municipal et se faire raconter l'histoire du maire-entrepreneur Joël Batteux depuis le toit de l'hôtel de ville(4), nous avons ici contacté préalablement les secrétariats des élus et délégués municipaux, et pris les rendez-vous de façon plus classique, rappelant malgré tout que la proximité et la disponibilité des élus dans la ville moyenne n'est pas tout à fait la même qu'en territoire métropolitain. Ici, la présence de Miren Icazuriaga, philosophe, amie et résidente à Barcelone, associée à l'enquête, aura permis de faire le lien entre la demande venant d'un laboratoire de recherche français et l'agenda des élus. Elle aura surtout permis une circulation entre les langues utilisées (espagnol, français et catalan) qui se sont croisées dans l'interview, mais aussi dans les prises de notes sur les carnets de bord, dans les transcriptions, traductions et interprétations des entretiens, alternance et circulation des langues qui a opéré entre les rôles de la représentation politique et les enjeux d'une confidence des interviewés sur leur trajectoire et leur fonction. Cette enquête a aussi permis d'emmener sur le terrain Manuel Bertrand, étudiant stagiaire au CRENAU, notre laboratoire de recherche. Manuel, 23 ans, avait pu passer en 2015 une année d'études en Argentine, à Buenos Aires, et restait très interpellé par les mouvements sociaux plus spontanées de la jeunesse espagnole, à savoir les okupas (forme politique de squat), ou les mouvements de revendication par campements sur les places (la place Catalunya est un bel exemple). Sa présence est ici à noter dans l'enquête, car nous arpentions, à trois, les couloirs de l'ajuntament(5).

L'enquête a eu lieu sur un temps court, et à une période très particulière de l'histoire espagnole : en effet, en 2016, aucune majorité gouvernementale n'a pu se dégager des élections générales suite à l'absence de coalitions en faveur de Mariano Rajoy ; on constatait aussi un recul net des deux partis dominants depuis la fin du franquisme, à savoir le Parti populaire (PP) et le parti socialiste espagnol (PSOE) ; et enfin, on assistait à la montée de deux nouveaux partis, Ciudadanos (parti de centre-droit) et Podemos, se présentant comme un parti de gauche alternative. Cette période d'incertitudes politiques a été une chance pour pouvoir reconstituer une périodisation complexe sur un temps relativement court ; depuis 2011 et les mouvements du 15M, mais surtout, dans le contexte de l'arrivée au pouvoir de Barcelona en Comù, la période de janvier 2014 à mai 2015. La mémoire des interviewés était affûtée et leur désir de transmettre patent. Nous avons donc eu la possibilité de réaliser ces entretiens, par rapport à un personnel politique peu soucieux encore de sa communication politique, ou mieux, organisant sa communication politique sur une attitude d'empathie et de proximité, gage selon eux d'un véritable service politique(6).

Ainsi, le rôle de l'interview, de l'entretien a été privilégié et pensé comme la base d'une enquête narrative. L'entretien, peu guidé, visait tout de même à solliciter un récit sur l'histoire de vie de l'interviewé, sur ses actions présentes (intellectuelle, politique ou militante) et sur sa réflexivité historique par rapport à l'arrivée au pouvoir de Barcelona en comù. Nous avons ainsi eu une attention particulière à la reconstitution biographique, même si elle reste partielle, plutôt par points d'ancrage biographiques. Cette démarche ethnobiographique s'est accompagnée d'une recherche documentaire, notamment dans la presse locale et nationale(7). Le sociologue, pris dans une investigation très contemporaine, s'interroge sur son métier, parfois à la frontière avec celui du journaliste. C'est donc sous formes de « questions posées » que nous avons mené cette recherche, dans le cadre d'une sociologie « à chaud », visant à comprendre, depuis la perspective des acteurs eux-mêmes, l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle équipe municipale.

« Pousser les portes de l'hôtel de ville », protocole méthodographique articulé à une réflexion sur la frontière, renvoie enfin au thème principal des interviews sollicitées, aux récits d'une histoire personnelle, souvent militante, à celle d'une histoire institutionnelle, celle de la responsabilité politique et de l'engagement partisan. Partir des trajectoires individuelles, parfois dans leurs dimensions intimes ou affectives, partir des périodisations et des perceptions des événements-ruptures, et des moments-clés proposées par les interviewés, interroge la mise en place d'un récit historiographique naissant, et renseigne sur les tactiques de légitimation et d'action d'un pouvoir en train de s'exercer.
II - Steven F., l'historiographie partisane

La rencontre avec Steven Forti, historien italien des cultures politiques en Europe, localisé à Barcelone et journaliste-correspondant dans différents périodiques, espagnols, catalans, italiens et grecs, intéressés par les analyses socio-politiques de la situation espagnole et surtout catalane, a permis de mettre en perspective l'écriture de cette histoire très contemporaine. En effet, Steven Forti, italien vivant à Barcelone, a entrepris, en février 2016, la rédaction d'un livre avec Giacomo Russo Spena, un journaliste italien de MicroMega, sur Ada Colau(8). Cet ouvrage s'inscrivait dans le contexte des municipales en Italie. C'est un livre qui a dû s'écrire dans un temps très compté, puisque l'ouvrage paraîtra en mai 2016, uniquement en Italie, et il s'est appuyé sur une démarche d'entretiens assez similaires à la nôtre. Steven Forti est aujourd'hui membre du parti Barcelona en comù et reconnaît assumer pleinement le passage de la frontière entre journalisme confinant à une certaine distance critique et historiographie partisane liée à une mémoire de l'engagement. En effet, titulaire de son doctorat en 2011, Steven Forti nous dit avoir à la fois « observer et participer » aux mouvements du 15M (15 mai 2011) à Barcelone. Pour lui, comme pour d'autres de nos interviewés, le 15M vaut comme événement-fondateur (qui, selon Ricoeur, « ont la double valence de faire rupture et origine »(9)). De 1979 à 2011, la Ville de Barcelone est tenue par les socialistes (Parti Socialiste Catalan, PSC, fédération du PSOE), qui ont le soutien des communistes (du PSUC, Parti socialiste unifié de Catalogne, qui dès les années 1980 perd de sa force, et devient ICV, Iniciativa per Catalunya Verds suite à une alliance avec EUIa, Esquerra Unida i Alternativa, parti de gauche très proche des communistes, et les écologistes). En 2011, aux municipales, le PSC échoue au profit d'une victoire inédite de Convergence i Union, parti de droite catalane. Convergence i Union entre à l'hôtel de ville le 22 mai 2011, soit une semaine après le début du pic des mobilisations du 15M. Les partis traditionnellement au pouvoir municipal se retrouvent dans une opposition de fait, mais se trouvent également soustraits aux mouvements spontanés de la jeunesse et aux mouvements sociaux présents sur les places de la ville (comme Democracia Real Ya !, Joventud sin futuro (collectifs universitaires déjà structuré depuis 2008 dans une lutte contre le processus de Bologne), V de Vivienda...)(10). Durant une année, l'on assiste à des mobilisations continues, rythmées par les « mareas sociales », grandes manifestations thématiques (santé, éducation...). Steven Forti se rappelle comment ce sont alors les leaders des mouvements sociaux qui organisent le débat politique et social durant cette intense période de mobilisations. A Barcelone, c'est l'action de la PAH, plateforme des affectés de l'hypothèque qui est remarquée, et emblématique d'un « alter-activisme » qui fédère. La surproduction immobilière espagnole, associée à la quasi-absence de politique urbaine en faveur du logement locatif ou social, a produit une crise du logement endémique(11). Le terrain d'action de la PAH, dont la porte-parole était alors Ada Colau, propose un soutien pour toutes les familles qui sont expulsées par leurs bailleurs (notamment les banques elles-mêmes) fautes de pouvoir rembourser leur prêt. A partir de manifestations, de Caseroladas (intervention urbaine où l'on tape sur le dos d'une casserole), de Escratchs (actions, originaires d'Argentine qui consistent à se rendre au domicile ou sur le lieu de travail de quelqu'un que l'on veut dénoncer) ou d'okupas (occupations de logements), la PAH développe une méthodologie d'assemblées basées sur les dynamiques de l'empowerment, qui finira par servir de référence dans l'organisation du futur parti Barcelona en comù. La légitimité acquise par l'expérience du 15M permet ainsi l'écriture d'une nouvelle grammaire politique, et a fortiori, celle d'une nouvelle historiographie partisane ; lutte contre la corruption politique, dénonciation des « puertas giratorias » (relations entre les élus et les entreprises privées, entre les lobbies et les institutions), remise en cause de la rigidité du système de partis, ou en tout cas de leur inadaptation contemporaine, thèmes des communs...

En 2013, les mobilisations sociales diminuent, « fin, somme toute logique, d'un cycle de mobilisation » pour Steven Forti. Les leaders des mouvements sociaux s'interrogent sur l'avenir de la mobilisation, certains tentent le « saut à la politique ». Les mouvements du 15 mai ont en effet infléchi les positions de certains représentants des mouvements sociaux, sur la base d'un « nous voulons gagner », qui a engagé une nouvelle réflexion et un nouveau langage politique, dont le nouveau parti Podemos prend le leadership(12). Steven Forti, passant de sa propre mémoire à l'écriture de cette histoire à Barcelone, nous raconte comment s'organisent, autour de l'observatoire DESC(13), des réunions « autour du cercle d'Ada » qui initient le processus Guanyem Barcelona (Gagnons Barcelone), l'objectif étant de mettre en place une « confluence » politique prête à présenter une liste électorale pour les municipales de 2015. Nous retrouvons dans ce cercle d'une vingtaine de personnes : des membres du partido X(14), de Podemos, de Proces Constituent,un mouvement indépendantiste catalan anticapitaliste (dont font partie Girardo Pisarello et Jaume Assens, principaux adjoints au Maire, également membres de l'observatoire DESC), des militants de la PAH, des intellectuels universitaires comme Joan Subirats, mais aussi des personnalités des mouvements du numérique libre, très connectés à la Quadrature du Net en France. En septembre 2014, Guanyem Barcelona organise une rencontre officielle avec les partis en s'appuyant sur l'enjeu de créer un « Code Ethique ». Participent à cette rencontre ICV-Euia, Podemos, Equo (un parti vert très réduit) et la CUP (parti indépendantiste catalan de gauche radicale(15)). Le débat sur ce Code Ethique, s'inscrivant dans le contexte des révélations de nombreux cas de corruption en Espagne dont le plus significatif en cette période est celui de Bankia(16), installe le rapport de Guanyem aux partis existants. Les discussions sont vives et la CUP finira par quitter la scène pour présenter une candidature unique de son côté. Fin novembre 2014, l'approbation du Code Ethique permet de finaliser les accords avec les partis. S'ouvre alors une période dans laquelle court l'élaboration du programme en 100 points (sur lesquels les sympathisants sont invités à s'exprimer sur une plateforme numérique ou dans les maisons de quartier) et la présentation officielle de « Barcelona en comù » aux élections municipales. Le 9 mai, la campagne municipale à proprement parler est lancée, marquée par un meeting à Nou Barris, quartier très populaire et fortement touché par la crise, auquel participe Pablo Iglesias(17). Le 24 mai 2015, c'est la victoire de Barcelona en comù aux municipales, emportant surtout le vote des classes populaires des quartiers les plus affectés par la crise (Nou Barris, San Martin, Norta Guinardo, et Ciudad Vella notamment)(18). Steven Forti se souvient alors que, le 13 juin 2015, au moment de l'investiture officielle d'Ada Colau, les gens criaient, devant l'hôtel de ville, place San Jaume, « Si, que si, que nos representan » (Oui, ils nous représentent), alors que quatre ans auparavant, le « No nos representan » (Non, ils ne nous représentent pas) caractérisait les cris des manifestations du 15M.
Cassie Thornton, Physical Audit, 2012
Marco Godoy, Reclamar el eco., 2012
III - Joan S., la mémoire et le manifeste

Nous avons rencontré Joan Subirats à l'Ateneu Barcelonès, tout à côté de la place Catalunya, un ancien palais néo-classique du 18e s. transformé en un centre culturel réservé et fréquenté par les intellectuels catalans. S'il est économiste et politiste, professeur à l'Université autonome de Barcelone, Joan Subirats est d'abord une figure forte de la lutte catalane contre le franquisme. Il nous racontera comment, en 1973, il fut emprisonné pendant plusieurs mois, arrêté lors d'une assemblée anti-franquiste, avec cent de ses compagnons. Il militait alors dans la « Bandeja roja », un groupe de gauche réunissant le parti communiste, en lien avec la France, et un groupuscule de la gauche ouvrière paysanne. A l'issue de ses études, il devient professeur de « Droit politique » à l'Université autonome de Barcelone, un « mélange de Droit constitutionnel et de sciences politiques qui n'existait pas en Espagne à ce moment-là ». Militant au parti communiste, il collabore au processus de discussion de la Constitution espagnole. Dans les années 1980-1981, il quitte le parti communiste à cause de ses dissensions internes et ne recommencera à militer, au sens d'une participation politique à un parti, qu'avec l'enjeu d'une candidature citoyenne autour d'Ada Colau pour les municipales de 2015. Il est l'artisan du manifeste politique Guanyem Barcelona (Gagnons Barcelone), fil directeur de la campagne, et largement inspiré de son ouvrage ancré dans le champ des common studies, sorti en 2011(19). Le 26 juin 2014, le manifeste « Guanyem Barcelona » est présenté officiellement au Raval, et une campagne s'organise à l'issue dans les quartiers, en lien avec les associations de quartiers. Fin août, les 30 000 signatures au Manifeste Guanyem sont acquises, suite à une forte participation. Pour Joan Subirats, cette période de forte mobilisation dans les quartiers populaires notamment de Barcelone a joué en faveur de la victoire de Barcelona en comù. Lors des précédentes municipales, le taux de participation était de 53%, et dans certains quartiers, seulement de 25 à 30%. Il nous confirmera que le trio Ada Colau, la militante, Jaume Asens, un avocat très lié aux mouvements militants, et lui, l'universitaire, favorisait la légitimité du mouvement naissant.

Dans la candidature de Barcelona en comù, la référence à une histoire plus longue, celle de la lutte anti-franquiste et de la mise en cause de l'historiographie officielle de la transition démocratique est clé, et la présence d'intellectuels, universitaires ancrés à gauche depuis les luttes anti-franquistes est assumée. Joan Subirats, refusera, lui, de se présenter sur la liste électorale. « A partir du moment où tu es chargé institutionnel, nous dit-il, c'est plus difficile d'écrire dans les journaux, parce que tu n'écris plus avec la liberté que te donne l'académie. Tu n'es plus invité à la radio, parce que tu es un politique, tu fais partie d'un autre scénario ». Mais figurent, de façon symbolique, sur les derniers noms de la liste électorale déposée par Barcelona en comù, des sympathisants intellectuels comme Josep Fontana, un historien très en lien avec la gauche catalane, associé à des anciens résistants de la guerre d'Espagne et de l’anti-franquisme. Egalement, des personnalités du renouveau culturel catalan des années 60 et 70 (Caputxinada, Gauche Divine) soutiennent Barcelona en comù. Derrière ces noms, c'est l'histoire du municipalisme barcelonais et de la tradition d'activisme citoyen dans les quartiers (dit movimiento vecinal) qui est reprise, confirmant les perspectives d'un néo-municipalisme (ou Ciudadanismo) de la nouvelle municipalité. Le mouvement « vecinal » est un mouvement né dans les dernières années du franquisme, dans une période d'absence de libertés politiques(20). Il a permis, dans les années 1968-71, aux classes populaires et moyennes, de trouver une voie collective, de débats et d'actions, comme forme de résistance possible à la dictature, véritable alternative politique dans une période où les partis politiques ne pouvaient se constituer. Il a fait émerger des revendications concrètes quant à la vie quotidienne, à l'échelle des quartiers (période de croissance des villes, de surpopulation, de faiblesse des équipements, notamment sanitaires et scolaires...). ll a été fondamental pour les années dites de la transition et un protagoniste important des premières élections démocratiques suite à la mort de Franco. En mars 1979, les premières élections municipales, de nombreuses villes sont conquises par la gauche, socialistes ou même communistes, trouvant le soutien de ces mouvements. A Barcelone, cependant, les gouvernements municipaux n'entretiennent pas une relation continue à ces mouvements, consacrant une séparation entre les revendications des mouvements sociaux de quartier et le travail de représentation du pouvoir institutionnel, si bien que ce « movimiento vecinal » a progressivement décliné dans les années 80, même si la structure de cette organisation à l'échelle des quartiers a persisté, notamment autour de la « Casa popular » et de la Fédération des associations de voisins de Barcelone (FAVB). C'est à la réactivation de cette histoire des quartiers que la nouvelle municipalité s'attache, dans le processus de délibération des politiques publiques qu'elle mettra en place et dans la perspective assumée d'un néo-municipalisme.
IV - Laura P., de l'intime au politique

L'entretien avec Laura Pérez, ayant organisé et pris la tête d'un Département « Transversalité du genre », menant les politiques publiques en direction des « Cycles de vie, féminismes et LGBTI » s'est largement déroulé autour du parcours personnel de cette militante. Originaire d'une famille du Sud de l'Espagne qui a émigré à Barcelone, sa mère était femme de ménage attachée à des familles de la haute bourgeoisie catalane, et son père travaillait comme ouvrier. Ils ont ainsi connu le Barcelone et sa périphérie des quartiers très populaires. Partie en Amérique du Sud en 2008, elle a vécu le 15M depuis l'Equateur où elle travaillait pour ONU Femmes avec des communautés indigènes des montagnes. Elle revient, avec son compagnon, à Barcelone en 2012, au moment elle est enceinte de sa fille. Ils sont alors tous les deux, sans travail. Laura Perez entre à Podemos, militant dans un groupe de genre se donnant l'objectif de rassembler et de fédérer l'ensemble des mouvements féministes de Barcelone. Elle reçoit une invitation à rejoindre Guanyem Barcelona sur l'axe « genre et diversité sexuelle » qui signe l'intention du mouvement de présenter une candidature féministe et d'engager un argumentaire partagé sur ce sujet. Les débats sur les violences machistes, la prostitution s'organisent. Les femmes de « Vamos en Iniciativa » (la partie féministe et de genre de ICV), les femmes de Podemos se rencontrent et finissent par organiser un axe plus large de femmes de différentes forces politiques. C'est ainsi, une fois les élections remportées, que Laura Perez prendra la direction de ce nouveau Département dont l'objectif est de ne plus sectoriser des politiques dédiées à l'enfance, à la jeunesse ou à la vieillesse mais bien de parler de féminismes, de care plutôt que d'enfants, de jeunes et de vieux. Quand nous traversions les espaces de la mairie, jusque devant le bureau de Laura Perez, nous remarquions que le panneau de son Département était fraîchement posé, alors qu'on voyait toujours l'encadrement d'une ancienne plaque, nous indiquant que se tenait là, dans la précédente mandature, un Département « Jeunesse et vie de la famille ». La nouvelle municipalité a bien procédé une réorganisation de ses services, lesquels sont dotés d’appellations idéologiquement compatibles avec l'esprit de Barcelona en comù, candidature s'annonçant comme résolument féministe. Laura Perez nous apprendra qu'il existait auparavant une conseillère qui était responsable du thème de la femme, mais de « la Mujer », au singulier comme elle nous le signale. Acter et employer, dans cette nouvelle municipalité, le terme de Féminismes, au pluriel, incluant tous les féminismes, non plus seulement dans sa dimension analytique ou de diagnostic, mais militante et structurante, fut alors un grand changement idéologique et politique.

Ada Colau, personnalité remarquée pour ses actions au sein de la PAH, est reconnue pour son ton empathique. Avec elle, se met en place un nouveau langage politique : le féminisme, le genre, le corps, le tutoiement, pratiqués sans peurs, un langage émotionnel assumé et véhiculé comme tel dans les réseaux sociaux. Les dimensions de l'intime et de la vie privée sont portées sur la scène politique et assumées comme telles dans le débat public. Sur les réseaux sociaux, Ada Colau construit un personnage public à partir d'une expression sensible et très personnelle. L'intime est aussi, on le reconnaît, une communication politique, recomposant les frontières entre vie intime et vie publique. La particularité de Barcelona en comù sur ce point est sans doute son ancrage dans la philosophie sociale et pratique de la PAH. La méthode dite des « assemblées » permet à la personne qui a perdu son logement de venir raconter, en personne, son histoire, et de l'engager collectivement dans un processus d'empowerment. Le récit personnel est alors le point de départ d'une politisation de ses arguments. C'est surtout le rôle des femmes, de la femme, qui marque cette institutionnalisation de la vie privée des convictions(21). La condition de la femme, de la maternité et du travail politique est soulevée, notamment parce que de nombreuses femmes, entre 30 et 40 ans, ont pris des postes politiques. Les confidences ou les expressions publiques de leur condition de mère organisent les débats et appuient les perspectives dites féministes des politiques engagées. Ada Colau, le 26 avril 2017, annonce sur twitter la naissance de son deuxième enfant et son départ en congé maternité, son remplacement étant assuré par son premier adjoint, le latino-américain Girardo Pisarello. L'histoire de Mar Garcia Puig, de Podemos Féminismes, est à ce sujet aussi parlante. Elle se retrouve députée à Madrid au moment où elle accouche de jumeaux, et dans son article à la Vanguardia, elle ouvre une réflexion sur la condition de la femme dans le travail politique alors que les congés de maternité ou de paternité n'existent pas au Congrès des députés(22). « Le personnel est politique » raconte-t-elle, en reprenant les mots d'ordre des féministes des années 1970. Réactiver cette affirmation devient le point de départ du programme et de l'action politique à construire. Les nouveaux élus affirment donc la perspective féministe de leur mandat.

Revenant sur sa propre condition de femme politique engagée dans un mandat, Laura Perez nous confie les difficultés liées à son emploi du temps. Mère d'une petite fille de 3 ans, elle la voit très peu. « Nous n'avons jamais été des gens de 8 heures et à la maison. Non, nous venons des luttes sociales, intenses, avec des réunions tard le soir (…) Aucun d'entre nous n'a connu une vie de sofa (…) il peut se passer 3 jours sans que tu vois ton enfant, ta famille (…) je ne sais pas si je vais tenir ce rythme, je me dis souvent que je me sentirai légère dans 4 ans, je cherche des techniques psychologiques. Mais, ça vaut la peine sans doute. » De la même manière, Susanna Segovia, de la direction exécutive du parti, s'interroge sur les nécessaires ajustements entre travail, famille et activisme. Mère célibataire, elle reste persuadée et s'attache à repenser la question des horaires dans le travail politique. « Les réunions commencent toujours à 19h30, comment tu fais avec un enfant ? C'est l'heure où les enfants ont besoin de rentrer à la maison. » Si cet aspect concerne la vie des élus et des militants, il concerne également les conditions de la participation citoyenne au débat. « Ceux qui ont des enfants ne viennent pas, et ce sont toujours les mêmes qui viennent aux réunions. La participation, c'est ce format de réunions, finalement nous avons repris les formes de la vieille politique. Il y a là une contradiction profonde que nous devons résoudre ». La perspective féministe de Barcelona en comù procède de cette traduction collective et politique de la condition intime, associée désormais à l'enjeu d'une « démocratie du commun », qui est d'abord, selon Joan Subirats, de faire le diagnostic de ce qui nous affecte, personnellement, au quotidien.
Oliver Ressler, Take the Square, 2012
Las Agencias, vêtements de protection pour les manifestations, série Prêt à révolter. 2001
V - Eloi B., un municipalisme pragmatique

Eloi Badia vient des luttes pour l'eau, pour l'énergie, il était porte-parole de l'Alliance contre la précarité énergétique et membre actif de la plateforme catalane Agua es vida, revendiquant une dé-privatisation des réseaux affectant l'eau. Agua es vida est par ailleurs très connecté à la PAH, l'alliance des mouvements pour l'eau, contre la précarité énergétique et de l'habitat dessinant une ligne directrice de l'horizon du commun comme dénonciation de la privatisation des services et des droits de base(23). Eloi Badia, élu sur les questions d'eau, d'énergie et sur la gestion des contrats au sein de la municipalité, nous présente les revendications liées aux communs à partir d'un constat selon lui pragmatique : « Nous sommes arrivés à un tel niveau de dégradation de nos services, de nos droits. La crise, les inégalités, la corruption de nos gouvernements. Voilà, nous avons juste établi un programme : la loi sur les hypothèques, la condamnation de la dette, l'arrêt des coupures d'accès à l'énergie, la fin de la corruption, la transparence. Pour nous, c'est demander le minimum ». Il présente son rôle par rapport à une démarche très concrète de connaissances et de stratégies pour réorganiser un rapport de force ou de régulation du secteur public sur le secteur privé. On assiste alors à la remise en cause d'un discours fataliste sur le manque de finances publiques de la municipalité et la mise en place de politiques urbaines spéculatives à Barcelone pour y pallier.

De façon réaliste, Eloi Badia n'imagine pas une réintégration municipale de ce qui représente plus de 4000 travailleurs dans ces secteurs de l'eau, l'énergie et les déchets, mais au moins prétend-il commencer par reprendre la main sur l'élaboration des contrats de concession, souvent rédigés par des cabinets de juristes extérieurs à la mairie. « Personne ici à la Mairie ne sait te parler des déchets, parce que tout est externalisé dans des entreprises privées. » Sa mission est déjà de ré-internaliser la connaissance juridique, et des ressources humaines liées à la mairie. Eloi Badia reconnaît passer son temps « à remonter la chaîne des contrats et sous-contrats, qui explique qu'au final, le gars reçoit 600€ par mois alors que toi, Mairie, tu payes quelque chose comme 3500€ ». Le cas de l'eau est particulièrement révélateur de ces processus, par escaliers, de l'externalisation d'un service public et urbain. Pour Eloi Badia, c'est un cas majeur et complexe, parce qu'aucun contrat engagé n'arrive à échéance prochainement. La privatisation de l'eau en Catalogne s'est accentuée, en 2012, lorsqu'une nouvelle entreprise publique est créée, Aigües de Barcelona, du groupe Agbar, une filiale de Suez, confirmant la fusion entre les services d'assainissement de l'eau, qui restaient publics, et les services de gestion et d'approvisionnement qui étaient déjà privatisés. Cette nouvelle entreprise dite publique s'est constituée, selon Eloi Badia, de façon très opaque ; sa constitution ne permettant pas de tracer la provenance des actifs. L'entreprise est alors en litige juridique dès sa constitution(24). Le problème reste qu'à l'échelle de l'aire métropolitaine, Barcelona en comù n'est pas majoritaire. C'est à cette échelle une nécessaire alliance avec le PSC qui, pour sa part, a largement favorisé le développement de cette entreprise de l'eau. Pour Eloi Badia, le dossier est très tactique avec l'idée est d'engager un audit et en fonction de cet audit, des sentences juridiques possibles envers cette entreprise. Une manière pour Barcelona en comù de récupérer un droit de regard sur ce processus de privatisation de l'eau, et d'engager, à suivre, un nouveau modèle de gestion publique de l'eau. La présence de juristes et avocats comme Girardo Pisarello et Jaume Asens au plus proche d'Ada Colau est alors déterminante. Sur l'énergie, de la même manière, la nouvelle municipalité tente des marges d'action, en espérant créer un opérateur municipal à même d'aider les familles à s'engager dans l'auto-consommation et l'auto-production d'électricité, initiatives qui ont largement été paralysées, selon Eloi Badia, par les grandes entreprises d'électricité en Espagne.
VI - Démondialiser Barcelone ? De la ville-modèle à la ville-rebelle

C'est l'enjeu politique et tactique d'une « démondialisation » de la ville que nous présente Eloi Badia, qui passe par une reprise en main publique des domaines de compétences historiques de la Ville, et une mise à l'agenda politique des revendications des mouvements sociaux et citoyens.

La question de l'habitat et du tourisme est sans doute celle qui est au cœur d'un paradoxe métropolitain de Barcelone. La marge d'action du gouvernement municipal sur le tourisme est mince, le tourisme étant une compétence de la Generalitat (Région), le Port et l'aéroport relevant eux de l'Etat. Elle s'appuie principalement sur les compétences municipales sur l'habitat et l'espace public en tant qu'usage des sols : réglementation de la location des appartements touristiques, avec un moratoire sur les licences accordées, y compris des hôtels, et sanctions administratives envers des « entreprises » informelles de locations via la plateforme airbnb par exemple. En effet, de nombreux immeubles dédiés à la location touristique exclusive, ont vu le jour, de façon informelle car sans licences, à Barcelone. L'objectif, même si les marges de manœuvre sont faibles, est celui d'une « décroissance » touristique à Barcelone au nom d'un droit à la ville et à se loger dignement. Cette régulation de l'hébergement touristique cherche cependant à promouvoir les initiatives individuelles, du bed and breakfast par exemple, favorisant l'économie des ménages. De la même manière, la lutte contre les privatisations de l'espace public est lancée, notamment par la remise en question des terrasses des cafés. Susanna Segovia, de la direction exécutive du parti Barcelona en comù, nous parle de l'enjeu de « déprivatiser Las Ramblas » dans le plan de réforme des Ramblas, en procédant à la fermeture des kiosques commerciaux, des buvettes et en limitant l'espace des terrasses de cafés et restaurants. « Parce qu'aujourd'hui, aucun barcelonais ne s'assied à ces terrasses. Ce sont des terrasses de paellas, de tapas, de sangria et de bières qui t'imposent de consommer si tu veux t'asseoir. Il n'y a plus de bancs publics ou si peu, c'est devenu un endroit hostile pour les enfants ». Au moment de notre enquête, Ada Colau et son équipe a procédé à l'interdiction des écrans privés (géants) de diffusion des matchs football dans l'espace public, en lien avec certains bars. Tous perçoivent comme une « invasion des mobilboards », des modes de transports dits doux pourtant : trottinettes, segways, skate... loués massivement aux touristes. La nomination d'Agueda Bañon, artiste et activiste des mouvements dits « post-porn » à la direction de la communication de la Ville de Barcelone va dans le sens d'un renversement des valeurs attachées à l'attractivité touristique de Barcelone. Le tourisme, massif, est analysé comme pornographie urbaine, marchandisation des corps, et participe de l'idéologie festive attachée à la ville. Une perspective post-porn, prônant les libertés sexuelles et les féminismes, dénonce les pornographies mercantiles circulant dans l'espace public, et renforce les perspectives politiques et féministes associées à une détouristification de la ville centre.

L'été 2017, au moins jusqu'au 17 et 18 août, a été marqué par deux sujets phare dans la presse espagnole : l'enjeu d'un référendum sur l'indépendance de la Catalogne organisé par la Generalitat pour le 1er octobre prochain, et le signalement de plusieurs actes de « tourismophobie » à Barcelone (attaques de groupes anarchistes proches de la CUP contre des magasins de location de vélo ou autres segways, attaque contre un bus touristique...). Comment ne pas exprimer un malaise à l'écriture, en ce mois d'août 2017, alors que Las Ramblas ont été la cible des attaques terroristes revendiquées par l'EI ! Les victimes sont principalement des touristes, et finalement, la diversité culturelle, permise par ces circulations touristiques, a fini par devenir, dans la presse comme dans les discours politiques, le gage d'une ville tolérante, ouverte et unie contre la peur.

Barcelone, ville-modèle d'une métropolisation européenne, ville remarquée et citée voire copiée pour les stratégies urbanistiques et architecturales qu'elle a mise en œuvre(25), au moins depuis les Jeux Olympiques de 1992, métropole internationale à la réussite culturelle et économique, ville-gagnante dans l'épanouissement d'une économie tertiaire avancée, Barcelone a conquis sa place au sein de la hiérarchie des métropoles européennes voire mondiales. Barcelone a également été à l'initiative, dès 1986, avec cinq autres capitales régionales européennes (Birmingham, Francfort, Lyon, Milan et Rotterdam) du réseau Eurocités, qui comprend aujourd'hui une centaine de membres, un bureau et une quinzaine de salariés à Bruxelles. Ce réseau, dont l'objectif est un échange d'expérience et d'expertise entre ville, entretient des relations très étroites avec les institutions de l'Union européenne mais aussi avec un vaste réseau d'experts, de centres de recherche sur les thématiques urbaines. Eurocités, comme espace de promotion et de représentation du pouvoir local sur la scène transnationale, du moins européenne, est un élément de distinction du modèle métropolitain sur lequel s'est construite la Barcelone de la transition. Tel est le branding Barcelone, que Manuel Delgado a pu examiner de façon très critique(26).

L'arrivée de Barcelona en comù à la mairie marque une rupture nette avec la promotion de ce modèle métropolitain finissant par rendre manifeste le fameux chapitre cinq du dernier ouvrage de David Harvey : « Reconquérir la ville au profit de la lutte anticapitaliste »(27). Le gouvernement d'Ada Colau représente sans doute ce qui reste invisible dans la promotion des territoires métropolitains dits gagnants alors que la dualisation de la société urbaine est bien à l'oeuvre. Démondialiser Barcelone, c'est alors raconter cette autre histoire qui resterait sourde aux prophéties autoréalisatrices de la métropole gagnante. C'est inverser l'historiographie de la ville au profit des minorités invisibles, et c'est s'engager, nous l'avons vu, dans la promotion d'autres caractéristiques historiques de la ville ; la révolution sociale de 1936 est alors, dans les esprits de nos interviewés, un autre socle que l'histoire de la transition post-franquiste. Contre la globalisation, elle fait la part belle à l'histoire du municipalisme barcelonais et à la vitalité associative et politique des quartiers.

Il y a bien une forme de retour à l'échelle locale dans le gouvernement de Barcelona en comù qui interroge une possible fascination pour le local, comme lieu d'épanouissement « naturel » de la démocratie, surtout en Espagne, où la détermination de l'échelle nationale est à remettre en contexte par rapport à l'histoire des autonomies locales. Elle interroge sur une démondialisation de la ville en termes de fermeture de frontières, un localisme qui finirait par craindre l'échelle monde. C'est souvent l'horizon analytique d'une montée des régionalismes en Europe. Comme un Pasquall Maragall ressuscitant le mythe d'une Barcelone libre, un Georges Frêche voulant ressusciter la Septimanie, un Massimo Cacciari rappelant les vertus des formes de gouvernement de Venise du temps de la République Sérénissime, réactivant ainsi le mythe médiéval de l'autonomie des gouvernements urbains en Europe(28). La « tourismophobie » serait ainsi un terme, qui, selon Manuel Delgado, renverrait à une « touristophobie » et à des dérives xénophobes(29). Les perspectives se brouillent ainsi ; revendications de l'indépendance catalane, revendications anticapitalistes, critiques d'un désir d'entre-soi et mépris de l'ailleurs. Cette question a nourri les échanges que nous avons pu avoir avec nos interviewés, et nous a rendu attentifs à la question des nouvelles circulations, au delà de l'échelle locale ; circulations des savoirs, des personnes, et des épistémès au sein de Barcelona en comù, et au dessin d'une autre scène transnationale.
Peter Sloterdijk, Gesa Mueller von der Haegen et Dierk Jordan, Pneumatic Parlament. 2005
Shaun Slifer, collectif Just Seeds, Teach History from Below.
VII - Entre ici et ailleurs, expériences et circulations

Les expériences professionnelles et militantes latino-américaines de nos interviewés sont particulièrement intéressantes pour comprendre ces circulations théoriques et politiques, et la mise en œuvre, encore balbutiante, de nouveaux réseaux et mouvements politiques transnationaux dont Barcelone ferait désormais partie.

Laura Perez, partie en Amérique du Sud en 2008, où elle travaillait pour ONU Femmes entre autres, à destination des communautés indigènes, dans les montagnes équatoriennes et péruviennes, puis en Bolivie, au Salvador et au Guatemala, travaillant les thèmes du genre, nous raconte le repas qu'elle prend à la suite d'une conférence au Chili avec Virginia Vargas et Judith Butler, qui lui posent des questions sur ce qui se passe en Espagne, à Madrid et Barcelone, avec l'espoir dans des candidatures citoyennes, et de femmes. Carlos Marcias, alors étudiant en sciences politiques à Barcelone et aujourd'hui porte-parole de la PAH, fait un voyage, en 2011, en Amérique centrale et rencontrent différents activistes de mouvements sociaux, qui confirmeront son engagement au sein de la PAH. Susanna Segovia, membre de la direction exécutive du parti Barcelona en comù, a étudié le journalisme puis a fait un master en Coopération et Développement. Elle part en Equateur travailler sur le terrain de la coopération et du développement en relation avec les mouvements sociaux, notamment les mouvements dits indigènes, de paysans mais également avec les mouvements urbains et sur les thèmes de la démocratie participative et de la formation de leaders, notamment pour Pachacutic, le bras politique du mouvement indigène en Equateur. Au fil du temps, elle tisse des liens avec le mouvement de Rafaël Correa(30). Iolanda Fresnillo, membre de l'observatoire DESC au titre du réseau citoyen pour l'abolition de la dette extérieure (s'appuyant sur l'expérience de l'Equateur) et sympathisante de Barcelona en comù, nous raconte rejoindre à la fin des années 1990, les mouvements contre la dette qui commence à prendre de l'ampleur en Espagne, à partir des contestations contre la dette des pays du sud. Elle intègre un master en coopération et développement afin de travailler sur ce sujet et participe à différents forums social mondiaux où s'organisent un mouvement global contre la dette, associé aux mouvements anti-globalisation ; entre 2000 et 2004, de nombreuses manifestations contre la Banque mondiale, l'Union européenne ou contre la guerre ont lieu à Barcelone. En parallèle, Iolanda rejoint les mouvements sociaux urbains, locaux, notamment dans le quartier Gracia, parfois peu convaincue par les perspectives uniquement internationalistes de l'action militante.

Toutes ces circulations finissent par construire des scènes d'action politique et sociale à différentes échelles, permettant de démultiplier, réseaux sociaux aidant, les espaces de l'engagement individuel et collectif. La pluri-identité des membres de Barcelona en comù (partis, mouvements sociaux et individu-citoyen embarqué) en fait un parti peu traditionnel. « Il y a, selon Joan Subirats, une identité plus IKEA, plus modulaire. Tu es de là à un moment, puis d'ailleurs à un autre. Cela a à voir avec internet et la conception des hackers. Tu peux créer un groupe et juste après te diviser, tu peux bouger pour te rejoindre, te regrouper par projet, puis tu te divises ». La fidélité militante classique et exclusive au parti est alors dépassée au profit de réseaux politiques à la fois locaux, régionaux, nationaux et transnationaux. La mise en place, progressive, d'un réseau dépassant l'échelle locale se trouve déjà initiée dans un réseau des villes conquises en Espagne, par les mouvements sociaux, les candidatures dites citoyennes ou Podemos : « Ahora Madrid », la candidature d'unité citoyenne « Marea Atlantica » à La Corogne, Valencia en comù, Zaragoza en Común, Por Cadiz si se puede... Mais au-delà, c'est dans le positionnement de Barcelone au sein d'un réseau des villes-refuges qui marque l'internationalisation des gouvernements municipaux, et la rencontre entre intellectuels, activistes et élus locaux sur la base d'une contestation des politiques internationales, nationales ou européennes suivant la « troïka » (Banque centrale européenne, Commission européenne et Fonds Monétaire international). Le réseau European Alternatives, organisant des workshops d'échanges d'expériences dites alternatives, s'appuie beaucoup sur l'expertise de la nouvelle municipalité de Barcelone(31). C'est sans doute au sein du mouvement politique pan-européen et anti-austérité, Diem25, fondé par le philosophe Srecko Horvat, et s'appuyant sur le Manifeste de Yanis Varoufakis, que Barcelona en comù entend prendre sa place à une échelle d'action internationale, du moins européenne. Ada Colau est une des membres fondatrice de ce mouvement politique, le premier adjoint au maire, Girardo Pisarello, a publié un livre dialogué avec Yanis Varoufakis(32), pour qui il faudrait que, « dans toutes les villes européennes, des réunions sur la démocratie européenne aient lieu ». « Le conseil municipal est le cœur de la démocratie », a lancé Varoufakis dans le discours d'inauguration du mouvement Diem25, au théâtre Volksbühne à Berlin, le 9 février 2016, « ce dont l’Europe a besoin, c’est d’un véritable réseau de « villes rebelles » du même type ». Reprenant les filiations historiques des luttes urbaines depuis la Commune de Paris, David Harvey, dans son dernier ouvrage, donne du crédit à cette historiographie des mouvements urbains anti-capitalistes et de revendications de droits, dessinant ainsi une cartographie historique à échelle mondiale : Barcelone 1936, Prague ou Paris 1968, Cordoba 1969, les rassemblements altermondialistes ou anti mondialistes (Seattle 1999) pour aboutir au mouvement des places (Syntagma, Tahrir, Puerta del Sol) en passant par Oaxaca et Cochabamba…(33)

Ainsi, les circulations entre les expériences politiques latino-américaines, relayées en Europe par une génération d'étudiants-militants ou de jeunes professionnels partis s'y former, et la structuration d'une nouvelle échelle transnationale des expériences municipales comme celle de Barcelona en comù, finit par confirmer un nouveau « retour des villes européennes » à travers des réseaux d'actions politiques oeuvrant depuis les territoires locaux. L'expérience locale de Barcelona en comù cherche à se diffuser et à prendre part à un réseau transnational en train de se constituer, sur la base d'une grammaire politique intégrant les enjeux d'une démondialisation pensée comme heureuse. Entre néo-municipalisme et alternatives politiques internationales, s'organise un nouvel espace politique, associant militants et tenants de la critique sociale intellectuelle, qui, depuis le cas de Barcelone, nous montre qu'il peut prendre le pouvoir.
VIII - Conclusion

La relecture et reprise d'écriture de cet article intervient au mois de septembre 2017, moment où l'actualité catalane est de nouveau saillante. L'organisation d'un référendum sur l'indépendance à l’initiative du Parlement catalan pour le 1er octobre est jugée anti-constitutionnelle par le gouvernement de Mariano Rajoy. Le 20 septembre, la guardia civil suivie des mossos d'esquadra est entrée dans Barcelone, perquisitionnant le ministère de l'économie catalan, et divers organismes des finances catalanes. Une douzaine de responsables de l'administration catalane est interpellée. « Prisonniers politiques », « coup d'état », « répression de l'Etat espagnol » ; des slogans et des manifestations, qui résonnent comme une mémoire troublée des années 1970. Ada Colau, dont la position sur l'indépendance de la Catalogne n'est pas aisée dans le contexte des confluences politiques qui organisent Barcelona en comù et aujourd'hui, Catalunya en comù, en appelle à la médiation politique de l'Union européenne sur cette question, tout en condamnant les méthodes de Madrid et en reconnaissant que les manifestations citoyennes massives en Catalogne engagent à organiser un débat serein sur l'autodétermination catalane.

L'expérience de recherche de « Penser depuis la frontière » aura permis de s'interroger sur l'arrivée au pouvoir municipal de personnalités issues des mouvements sociaux à partir d'une enquête privilégiant les témoignages individuels, et principalement ceux des élus et sympathisants de Barcelona en comù. Elle a été rendue possible par la disponibilité des personnalités rencontrées à raconter l'histoire de cette arrivée au pouvoir, par une volonté de transmettre les expériences personnelles, les temps d'un parcours militants, les références intellectuelles et politiques qui circulent, finissant par créer un récit collectif qui s'apparente à une historiographie partisane naissante, dont le mouvement politique, encore balbutiant et largement critiqué sur ses bords, a besoin. Choisir de reconstituer cette histoire interroge le sociologue sur le rôle qu'il choisit d'avoir ; écrivain public, journaliste ou historiographe officiel du nouveau parti ? C'est sans aucun doute l'extériorité, et parfois la perplexité, permise par une certaine frontière culturelle et politique, entre la France et la Catalogne, entre les mondes du chercheur et ceux de l'activiste des mouvements sociaux, entre le simple citoyen et le représentant élu, qui fait de cette enquête aussi une tentative de recherche d'une posture et d'une écriture. La période de cette enquête a précédé d'un an les débats et moments électoraux français, et s'est déroulée en même temps que les mouvements Nuit Debout, elle est l'enjeu aussi d'une réflexivité sur la condition de chercheur et citoyen. Elle procède avant tout d'une écoute et d'une envie de comprendre, sans s'engager directement dans l'interprétation ou l'analyse méta-critique. Comprendre et écouter ce que ces personnalités entendent par candidature féministe, comprendre la traduction politique de l'idée de commun, comprendre l'ouverture des possibles et les écueils aussi dans le passage du rôle du militant à celui d'élu, comprendre les mises en œuvre actuelles de cette démondialisation de la ville, comprendre les circulations d'expériences et de savoirs entre l'Amérique latine et l'Espagne, comprendre les paradoxes, vécus aussi par les acteurs eux-mêmes, entre municipalisme, revendications de l'autonomie catalane, et ouverture au monde.

Décentrement donc permis par l'enquête, et décentrement que propose aussi le regard sur l'art. L'ouverture au champ de l'art, que notre projet collectif de recherche appelle, a permis la rencontre avec Julia Ramirez-Blanco, historienne de l'art et critique, vivant à Barcelone, et qui à la suite de cet article, propose un contrepoint à partir de sept œuvres qu'elle commente, œuvres qui renvoient tant à des utopies artistiques, qu'à des dispositifs politiques de contestation sociale et urbaine.
Liste des interviewés Joan Subirats, professeur de sciences politiques à l'université autonome de Barcelone, auteur de « Otra sociedad, ¿otra política? De “no nos representan" a la democracia de lo común » (Icaria, 2011, et membre du mouvement Guanyem Barcelona. Carlos Macia, porte-parole de la PAH (Plateforme des affectés de l'hypothèque) Maria Rovira, élue de la CUP à la municipalité de Barcelone Laura Perez, élue Podemos et membre du parti Barcelona en comù, adjointe au maire chargée du Département « Transversalité du genre. Cycles de vie, féminismes et LGTBI » Eloi Badia, élu Barcelona en comù, chargé des contrats municipaux, de l'eau, de l'énergie et des déchets. Carolina Porta Pacin, conseillère de Barcelona en comù dans le quartier Horta-Guinardo Susanna Segovia, membre de la direction exécutive du parti Barcelona en comù Steven Forti, journaliste italien, résident à Barcelone et membre du parti Barcelona en comù Iolanda Fresnillo, membre de la Plataforma Auditoria Ciudadana de la Deuda (PACD) et du parti Barcelona en comù

1. En 2008, à l'initiative de Martin Scorcese.

1.Luc Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, NRF essai, Gallimard, 2009

2.Liste reportée en fin d'article

3.« Il se passe toujours quelque chose à Charleroi », textes co-écrits avec Laurent Devisme, Pauline Ouvrard et Elisabeth Pasquier, expérience pédagogique et de recherche « Une semaine, une ville », Ecole nationale supérieure d'architecture de Nantes, CRENAU-UMR AAU, 2015

4.Pauline Ouvrard, dans l'édition 2017 d' « Une semaine, une ville » à Saint-Nazaire, a pu suivre pendant une semaine l'élu aux finances et au numérique de Saint-Nazaire dans tous ses déplacements, ses rendez-vous et réunions ; c'est ce même élu qui a accueilli un groupe de 37 étudiants en urbanisme que nous emmenions en voyage d'étude à Saint-Nazaire.

5.D'autres entretiens ont eu pu avoir lieu hors de l'hôtel de ville, pour des raisons d'agenda ou parce que nous interrogions aussi des sympathisants non élus. Les cafés de Gracia ou de Parallel, quartiers abordables pour les jeunes familles barcelonaises, et à l'Ateneu Barcelones, un espace réservé aux intellectuels catalans.

6.Nous avons aussi essuyé quelques impossibilités d'entretiens, ces nouveaux élus étant aussi en surcharges. C'est le cas avec Ada Colau, et les trois premiers adjoints au maire : Girardo Pisarello, Jaume Assens et Gala Pin, en déplacement lors de notre enquête.

7.La presse générale et quotidienne, avec El Pais et La Vanguardia ; la presse plus critique, avec Diagonal ; la presse indépendante mais plutôt liée aux idées de gauche ou de centre-gauche, avec Alternativas Económicas, la Marea, El Crítico, CXT ; et les parties catalanes de El diario.es, El Pais, et El Periodico.

8.Forti S., Russo Spena G. Ada Colau, La città in comune. Da ocupante di case a sindica di barcellona, Ed. Alegre, 2016

9.Paul Ricoeur, « Evénement et sens », communication de 1971 transcrite et publiée in. « L'espace et le temps », Actes du 22e congrès de l'association des sociétés de langue française. Vrin, 1991, p. 9-21. Consultation sur : http://www.fondsricoeur.fr/uploads/medias/articles_pr/evenement-et-sens.pdf

10.Amador Fernández Savater, philosophe, activiste de Madrid, qui a fait une chronique quotidienne de la « vie » des places durant le 15M

11.Charlotte Vorms, « Surproduction immobilière et crise du logement en Espagne », La vie des idées, mai 2009

12.Jeanne Moisand, « Espagne : de l’indignation à l’organisation », La Vie des idées , 20 mars 2015

13.L'observatoire DESC, Droits Economiques, sociaux et culturels, est une plateforme créée en 1998 et réunissant des intellectuels et des organisations oeuvrant pour la défense des droits sociaux. Steven Forti nous le présente comme un lieu où vont pouvoir se rencontrer « alter-activistes » et intellectuels, une « sorte de Think tank « No global, no war », anti-austérité, des gauches s'opposant à la troïka et favorables à l'exercice du droit à l'autodétermination des peuples ».

14.Le partido X se constitue à partir de deux idées-phare: les réseaux sociaux et l'anonymat. En 2014, Hervé Falciani, un lanceur d'alerte franco-italien à l'origine du Swissleaks, se présente comme tête de liste aux Européennes en Espagne pour le Partido X. Sur cette liste, nous retrouvons Marcelo Esposito, artiste et proche de la direction du Musée d'art contemporain de Barcelone (MACBA), membre de la direction exécutive de Barcelona en comù et aujourd'hui député pour En Comù Podem, une alliance catalane entre Barcelona en comù et Podemos pour le Congrès des députés de Madrid.

15.La CUP (Candidature d'unité populaire) est née dans la relation à la crise et aux mouvements du 15 mai, à partir de propositions politiques et sociales d'une sortie de crise, en s'attachant à la forme classique des mouvements partisans des années 90 et début 2000 : une gauche anticapitaliste d'opposition.

16.Bankia réclamant 23,5M d'euros à l'Etat espagnol.

17.Rappelons le système de vote aux municipales en Catalogne : peut voter tout résident venant de l'UE, après 2 ans de résidence, et tout résident venant hors de l'UE, après 5 ans de résidence.

18.La Mairie de Barcelone, ce sont 41 conseillers au Conseil municipal. La majorité est posée à 21. Barcelona en comù remporte 11 sièges. Une nouvelle alliance s'établit donc avec : 5 conseillers de Esquerra Republicana, 4 del PSC, 1 de la CUP.

19.Subirats J., Otra sociedad, ¿otra política? De “no nos representan" a la democracia de lo común, Ed. Icaria, 2011

20.Sur l'histoire du municipalisme et des mouvements de quartiers, voir les recherches de Marc Andreu, journaliste et historien catalan, ayant aujourd'hui également rejoint Barcelona en comù.

21.Anne Muxel (dir.), La vie privée des convictions. Politique, affectivité, intimité, Presses de Sciences Po, 2014

22.Mar Garcia Puig , « el día en que me convertí en diputada y madre de mellizos. » La Vanguardia, 19 avril 2016 http://www.magazinefa.com/24-7/el-dia-en-que-converti-en-diputada-y-madre-de-gemelos/

23.Dominique Lorrain et Gerry Stoker, La privatisation des services urbains en Europe, La Découverte, 1995. Ils nous rappellent les 4 formes de « privatisation » de services urbains : la vente des actifs à des sociétés privées ; la délégation du service à travers des contrats type de gestion (concession, affermage...) ; la transformation d'administrations publiques en sociétés par actions ; l'introduction de la compétition dans le pôle public par l'adoption de principes de gestion privée.

24.« El TSJC anula la concesión del agua en Barcelona y el área metropolitana », El mundo, 17 mars 2016 http://www.elmundo.es/cataluna/2016/03/16/56e9851322601da96e8b459f.html

25.Voir Jordi Borja i Sebastià, Barcelona : un modelo de transformación urbana, 1980-1995, Quito, Programa de Gestión Urbana – Banco Mundial/Naciones Unidas, 1995, même s'il publie, en 2009, une analyse rétrospective et critique de cette idée de modèle : Jordi Borja i Sebastià, Luces y sombras del urbanismo de Barcelona, Barcelona, Editorial UOC, 2009. Rappelons que Jordi Borja était, de 1983 à 1995, adjoint au maire délégué aux relations internationales.

26.Manuel Delgado, La ciudad mentirosa. Fraude y miseria del "modelo Barcelona". Madrid: Los libros de la Catarata, 2007

27.David Harvey, Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, Buchet-Chastel, 2016

28.Patrick Le Galès, European cities. Social conflict and governance, Oxford University Press, 2002

29.Manuel Delgado, « Turistofobia », El Pais, 12 juillet 2008

30.Rafaël Correa, président de l'Equateur à partir de 2007 et jusqu'en 2017, économiste ayant étudié à l'université de Louvain puis de l'Illinois, a proposé, dès 2007, un audit de la dette du pays visant à évaluer, constater des irrégularités (de nombreux prêts ont été accordés en violation des règles élémentaires du droit international), puis renégocier la dette équatorienne (notamment par la suspension du remboursement de titre de la dette). En parallèle, il lance une politique d'investissement public (dans les infrastructures routières notamment) et s'oppose clairement aux règles imposées par le FMI. « Nous avons fait totalement le contraire de ce que dit l'économie orthodoxe » affirme Rafaël Correa lors d'une conférence qu'il donne, quasi incognito, à la Sorbonne en novembre 2006. Il prône une « révolution citoyenne pour un socialisme du bien être ». cf. Damien Millet et Eric Toussaint, « Un audit contre le chantage », Le Monde Diplomatique, juillet 2011 ; Rafaël Correa, « L'Europe endettée reproduit nos erreurs », Le Monde Diplomatique, décembre 2013

31.La manifestation « Città Ribelli per cambiare l'Europa », organisée par European Alternatives et qui a suivi la série de conférences « The Urban Age. Shaping Cities » lors de la Biennale de Venise en 2016, a réuni Ada Colau, Luigi De Magistris (maire de Naples), Lorenzo Marsili (auteur et activiste italien promoteur d'un mouvement pan-européen alternatif), Gianfranco Bettin (sociologue et romancier, et président de la municipalité de Marghera, près de Venise).

32.Yanis Varoufakis, Girardo Pisarello, Un plan para Europa, Icaria, Mas Madero, 2016

33.David Harvey, op.cit.




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L'intime, le politique et l'amitié

Retour sur une enquête à Barcelone. 

Transcription de l'atelier du 20 mars 2018 à l'École des beaux-arts de Nantes Saint-Nazaire

 

 

 

Bonjour à tous, merci d'être venus aujourd'hui à cet atelier de recherche que nous avons intitulé «  Prendre le pouvoir entre amis. L'expérience de Barcelona en comù à la frontière entre art et sciences humaines et sociale ». 

 

Permettez-moi de vous présenter d'abord celle et ceux qui sont nos invités cet après-midi, que nous allons prendre plaisr à écouter et avec qui nous pourrons avoir un débat amical. 

Pau Faus, architecte de formation, et artiste visuel, et il vous présentera son travail documentaire autour d'Ada Colau, mairesse de Barcelone depuis 2015.

Julia Ramirez Blanco, historienne et critique d'art, est actuellement chercheure en post-doctorat Juan de la Cierva et enseignante au Département d’Histoire de l’Art de l’Université de Barcelone. Ses plus récents travaux traitent des relations entre art, utopie et changement social. Elle est l’auteur du livre Utopías Artísticas de revuelta. (Cátedra, 2014), qui explore les dimensions esthétiques et utopiques de quelques mouvements sociaux. 

Manuel Bertrand, architecte diplomé en 2016 de l'école d'architecture de Nantes.  Il a, dans le cadre de son projet de fin d'étude, participé à l'enquête menée à Barcelone en même temps qu'il s'était engagé dans les mouvements de Nuit Debout à Nantes. Co-fondateur du collectif VOUS, il travaille, habite et partage une amitié avec les onze autres membres du collectif. Pour un projet qui touche à sa fin, "Colocasept",  il a vécu pendant deux ans et demi, dans un petit appartement de 53 m2 avec 6 colocataires, expérimentant volontairement un « habiter en très haute densité ».   

Aurélien Robert, philosophe, chargé de recherche au CNRS. Historien de la philosophie antique et médiévale, spécialiste de la réception d’Aristote et Epicure, il s’est aussi intéressé aux frontières entre les disciplines universitaires dans l’histoire des savoirs (il a notamment édité l’ouvrage collectif Frontières des savoirs à l’époque des premières universités, Rome, 2015 et L’éthique à la croisée des savoirs, Vincennes, 2012). Il s’intéresse en outre au mouvement solidariste et à l’essor du mouvement coopérativiste en France à partir de la IIIe République et a étudié la pensée de certains philosophes solidaristes comme Léopold Mabilleau.

 

C'est un véritable plaisir de terminer un programme de recherche, et particulièrement celui-ci, parce qu'il a été un moment un peu spécial dans mon parcours de chercheure. 

Il n'est pas un programme de recherche classique, et pour ma part, il m'a autorisé à me déplacer, par rapport à mes thématiques habituelles de recherche. 

Ce programme est fondé sur un désir partagé d'essayer quelque chose, de partir à la recherche, de tester, voire de forcer le décentrement, d'interroger, vous le savez, un « penser depuis la frontière ». Border as method

 

Le point de départ de cette recherche a été pour moi un moment de discussion entre amis. 

Sur l'Europe, sur les mouvements sociaux, sur les élections et nos espaces de la représentation politique, sur nos convictions mises à l'épreuve. Nous étions en 2016, et en France, les mouvements de Nuit Debout se tenaient sur les places de quelques grandes villes. Dans les discussions avec Miren Icazuriaga, mon amie espagnole, la résurgence des mouvements du 15M est arrivée. Le débat commençait, en France, dans le cadre des élections présidentielles. Une période spéciale d'intensité politique, et l'enjeu d'une performativité des idées qui devenait plus fort. 

 

Tout ça, vous me direz, est banal, ou plutôt très personnel, très confidentiel. C'est de l'ordre de « la vie privée des convictions ».  

C'est pourtant là le point de départ de cette recherche. Celle d'imaginer un dialogue réflexif et transfrontalier entre deux citoyens, chercheurs et amis, l'un espagnol (Miren Icazuriaga), l'autre français (Amélie Nicolas), acceptant de mettre sur le métier leurs histoires, les lieux, les temps et les contextes de leur rapport respectif à la chose politique, et de voir ce que cela pourrait produire. 

Très vite, cette unique perspective, celle de ce dialogue peu académique, a gêné en quelque sorte les valeurs intellectuelles et scientifiques que la sociologue que je suis a construites au fil de sa trajectoire de recherche. Une certaine crainte sans doute à me projeter immédiatement dans l'expérimentation de nouvelles formes d'écriture, plus subjectives, plus narratives, et possiblement plus autocentrées. 

A mon sens, pour établir la légitimité de ce dialogue, il me fallait passer par un autre temps de recherche, préalable, et lié à une enquête de terrain. Ce que la sociologue que je suis sait faire. 

D'où l'idée de partir à Barcelone et de prendre au sérieux l'expérience politique de cette nouvelle municipalité à partir d'une enquête située au sein de l'hôtel de ville.

Vous le savez, en quatre ans, entre le 15M (2011) et le 24M (2015), la vie politique en Espagne a changé d'expression. La vitalité citoyenne associée à la mobilisation des mouvements sociaux et artistiques, du champ associatif et militant, ancré ou émergent, ont fini par porter au gouvernement municipal de Barcelone (mais aussi de Madrid, la Corogne, Zaragosa, Cadiz) des équipes de représentants de « l'indignation » jusqu'à lors hors de portée du pouvoir institutionnel. Cette situation inédite interpelle le citoyen et le chercheur au regard de la vie politique en France.

Cette enquête s'est tout de même établie sur un temps court, elle s'est déroulée en avril 2016 et a donné lieu à une série de 9 entretiens, entretiens bio-thématiques, avec les élus et sympathisants de la nouvelle municipalité et du parti Barcelona en comù. 

 

C'est par l'usage d'un protocole de terrain, que nous avions déjà pu tester avec d'autres collègues du laboratoire, et que nous avons pris l'habitude d'appeler « Pousser les portes de l'hôtel de ville » que la démarche d'enquête à Barcelone s'est déroulée. 

« Pousser les portes de l'hôtel de ville », c'est se donner la possibilité, en tant qu'enquêteur, de ne pas présager que les espaces politico-techniques de la ville seraient nécessairement à distance, et que leur compréhension passerait alors par des analyses plutôt froides des programmes et des politiques publiques, des stratégies d'action et des réseaux d'acteurs. C'est un protocole descriptif qui articule analyse et confidence avec l'objectif de « dédramatiser » notre relation à la représentation politique.

« Pousser les portes de l'hôtel de ville » comme une manière de « penser depuis la frontière » ; Ainsi, le rôle de l'interview, de l'entretien a été privilégié et pensé comme la base d'une enquête narrative. Les interviews sollicitées se sont attachées aux récits croisés d'une histoire personnelle, souvent militante, à celle d'une histoire institutionnelle, celle de la responsabilité politique et de l'engagement partisan. Partir des trajectoires individuelles, parfois dans leurs dimensions intimes ou affectives, partir des périodisations et des perceptions des événements-ruptures, et des moments-clés proposées par les interviewés, a permis d'interroger la mise en place d'un récit historiographique naissant, et nous a renseigné sur les tactiques de légitimation et d'action d'un pouvoir en train de s'exercer. C'était donc partir à la recherche de la frontière entre citoyenneté intime, citoyenneté publique et exercice du pouvoir, frontière entre action militante et pouvoir institutionnel, frontière entre échelle locale et échelle inter ou trans-nationale (les personnes et les références circulent en effet entre l'Amérique latine et l'Espagne), frontière entre mémoire et histoire. 

Ici, la présence de Miren Icazuriaga, philosophe, amie et résidente à Barcelone, associée à l'enquête, aura permis de faire le lien entre la demande venant d'un laboratoire de recherche français et l'agenda des élus. Elle aura surtout permis une circulation entre les langues utilisées (espagnol, français et catalan) qui se sont croisées dans l'interview, mais aussi dans les prises de notes sur les carnets de bord, dans les transcriptions, traductions et interprétations des entretiens, alternance et circulation des langues qui a opéré entre les rôles de la représentation politique et les enjeux d'une confidence des interviewés sur leur trajectoire et leur fonction. Cette enquête a aussi permis d'emmener sur le terrain Manuel Bertrand, étudiant stagiaire au CRENAU, notre laboratoire de recherche. Manuel, 23 ans, avait pu passer en 2015 une année d'études en Argentine, à Buenos Aires, et restait très interpellé par les mouvements sociaux plus spontanées de la jeunesse espagnole, à savoir les okupas (forme politique de squat), ou les mouvements de revendication par campements sur les places (la place Catalunya est un bel exemple). Sa présence est ici à noter dans l'enquête, car nous arpentions, à trois, les couloirs de l'ajuntament

L'enquête a eu lieu sur un temps court, et à une période très particulière de l'histoire espagnole : en effet, en 2016, aucune majorité gouvernementale n'a pu se dégager des élections générales suite à l'absence de coalitions en faveur de Mariano Rajoy ; on constatait aussi un recul net des deux partis dominants depuis la fin du franquisme, à savoir le Parti populaire (PP) et le parti socialiste espagnol (PSOE) ; et enfin, on assistait à la montée de deux nouveaux partis, Ciudadanos (parti de centre-droit) et Podemos, se présentant comme un parti de gauche alternative. Cette période d'incertitudes politiques a été une chance pour pouvoir reconstituer une périodisation complexe sur un temps relativement court ; depuis 2011 et les mouvements du 15M, mais surtout, dans le contexte de l'arrivée au pouvoir de Barcelona en Comù, la période de janvier 2014 à mai 2015 (que l'on verra particulièrement dans le film de Pau Faus). La mémoire des interviewés était affûtée et leur désir de transmettre patent. Nous avons donc eu la possibilité de réaliser ces entretiens, par rapport à un personnel politique peu soucieux encore de sa communication, ou mieux, organisant sa communication sur une attitude d'empathie et de proximité, gage selon ces nouveaux élus d'un véritable service politique. 1

C'est donc sous formes de « questions posées » que nous avons mené cette recherche, dans le cadre d'une sociologie « à chaud », visant à comprendre, depuis la perspective des acteurs eux-mêmes, l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle équipe municipale. Vous le verrez tout à l'heure, mais la démarche de Pau Faus dans son documentaire renvoie, même si nos positions sont bien distinctes, à ce même désir d'articuler reconstitution des faits (démarche historienne) et possibilité de l'expression des affects. 

 

 

 

 

Ouverture au champ de l'art


Traverser la frontière de la France vers la Catalogne a aussi été le moment d'une rencontre et d'un dialogue ouvert, amical et sérieux, entre art et sciences sociales. L'ouverture au champ de l'art, que notre projet collectif de recherche appelle, a permis la rencontre avec Julia Ramírez Blanco, historienne de l'art et critique, vivant à Barcelone, et qui à la suite de l'enquête a proposé un contrepoint, un prolongement, à partir de l'analyse de sept œuvres qui renvoient à des dispositifs politiques de contestation sociale et urbaine, et à des utopies artistiques. Julia Ramírez Blanco, spécialiste des pratiques activistes et de visions utopiques de l'art contemporain 2 , propose donc une nouvelle source historiographique permettant de relire à sa manière la situation politique espagnole, catalane et barcelonaise. Sept œuvres d'art contemporain qui accompagnent et interrogent autrement la lecture socio-anthropologique du politique. Ici, sciences sociales et histoire de l'art s'écoutent, se partagent, se complètent plus qu'elles ne se dissolvent dans un même ensemble heuristique ou épistémologique. 

Il s'agit bien d'histoire, de corpus, de considération des sources dans ce travail en commun que nous avons initié avec Julia. 

Mais il y a aussi une frontière ouverte, dans le travail du chercheur, avec des formes d'action, des choix ou des effets de posture qui se mettent en place. 

Pour ma part, cette enquête qui a privilégie les témoignages individuels avec l'idée de reconstituer l'histoire du « saut insitutionnel » d'activistes ou de militants désormais élus a bien sûr pu m'interroger sur le rôle que le sociologue choisit d'avoir ou finit par avoir malgré lui ; un rôle parfois à la frontière avec celui du journaliste du journaliste de l'écrivain public, voire de l'historiographe officiel du nouveau parti ? 

Dans cette histoire, le champ de l'art n'est pas extérieur. Julia Ramírez Blanco a parlé de certains processus d'activisme, inventés depuis les institutions du monde de l'art, comme l'initiative « Las Agencias » au musée MACBA de Barcelone, où s'affairent et se préparent des personnalités très liées à la nouvelle politique de Barcelona en comù. Le musée s'est ouvert en atelier de préparation des mouvements sociaux de rue ou de places ; L'art, bien sûr, interroge, commente mais peut surtout, quand l'amitié s'en mêle aussi, outiller les préoccupations de ces mouvements politiques et sociaux et leurs problématiques. 

 

 

 

 

Ouverture sur la question de l'amitié



Quand l'amitié s'en mêle ! Poser cette question de l'amitié nous a paru être, plus qu'une conclusion à cette histoire reconstituée par les sciences humaines et sociales et par l'art, être un nouveau point de départ. 

Sans doute parce qu'au cours de l'enquête, l'enjeu de l'amitié a émergé, en creux. Ici, avec Barcelona en comù, nous racontons aussi l'histoire d'un groupe politique fondé sur une relation amicale et un même engagement dans des mouvements sociaux. 

Cette question de l'amitié a émergé depuis les récits des interviewés ; autant d'un point de vue confidentiel, affectif, personnel que comme une condition de possibilité d'un horizon du commun. Barcelone en commun. 

Dans les récits des interviewés, les relations d'amitié et d'interconnaissance sont revendiquées comme constitutives de leur engagement dans les mouvements sociaux et à sa suite dans la possibilité pour certains de faire le « saut à la politique ». Un de nos interviewé nous racontait comment ces relations d'amitié ont permis, avec une certaine audace, de convaincre, un tel ou une telle, de faire partie de la liste électorale. « Allez, viens, c'est maintenant! ». 

L'histoire de l'engagement de ces interviewés prenait appui à la fois sur la dynamique assez spontanée des « okupas » (occupation) des places au cœur des villes, mais surtout, effet de génération aidant (ils ont environ 40 ans aujourd'hui) dans l'histoire d'un engagement pour nombre d'entre eux dans les mouvements dits « no global, no war » des années 2000 ; mouvements de la démondialisation, de l'anti-capitalisme, de l'anti-austérité, de lutte contre la dette, privée et publique, de l'anti-corruption, mouvements qui sont fortement structurés en Amérique centrale et Amérique latine (autour de Correa en Equateur par exemple, ou des mouvements indigènes au Guatemala), et qui ont trouvé un nouveau point d'ancrage dans l'Espagne de la crise d'après 2008. La plupart de nos interviewés ont fait état de leur expérience en Amérique latine et nous ont raconté comment ils se sont acculturés à la méthodologie de l'assemblée et à un certain idéal non hierarchique, à l'enjeu d'inventer autre chose que l'institution froide.

Ces mouvements, nous dit-on, ne sont pas de nature syndicale et ne s'articulent pas aux formes traditionnelles des partis politiques. 

Dans le cas de Barcelona en comù, c'est donc une nouvelle grammaire politique qui se met en place. Un nouveau langage : le féminisme, le genre, le corps, le tutoiement, pratiqués sans peurs (la femme qui allaite au Congrès). Un langage émotionnel assumé. L'empathie (p. 35), le « langage du soin ».

Mais aussi la valorisation de l'échelle locale, très locale (celle des quartiers) dans la structuration de l'association politique (ce qui est possible à Barcelone par rapport à une histoire des quartiers qui ont résisté à cette échelle sous la dictature franquiste, à une époque où les partis étaient interdits. Ce qu'on appelle le « mouvement des vecinos » et qui est encore fortement ancré dans la structure sociale de la ville).

Une nouvelle communication politique donc, où, nous raconte-t-on, communiquer, c'est créer du commun. On oppose la logique de l’assemblée à l'unique logique de la représentation ; on valorise les affects, la subjectivité, l'expérimentation (en réactivant les slogans comme « le personnel est politique » et on remet en question l'unique vision d'un rationalisme politique ; et on défend ou assume le rôle de l'amitié dans les formes de l'association politique. 

Toute cette actualité autour du mouvement des communs (intellectuelle et de l'ordre de l'expérience politique) engage cette question de l'amitié, de façon encore assez sourde ; 

Le commun pensé comme communauté de biens (et de pas tous les biens que l'on pourrait décider de mettre ou d'avoir en commun) n’est pas le communisme. 

Si l'on transpose, au risque de faire un saut peut être radical, l'ami n'est pas le camarade !

Si la camaraderie renvoie à une relation ancrée dans l'institution sociale et/ou politique (nous pensons d'abord à l'institution scolaire, aux camarades de classe, qui trouve sa suite dans la logique partisane, à gauche, socialistes, communistes, la logique syndicale, mais aussi au sein des partis nationalistes), l'amitié est souvent hors institutions.

Cette question de l'amitié prise dans les filets des mouvements des communs, nous la posons ici, comme un nouvel enjeu de recherche, du moins de débat. 

« Amis », « camarades », « frères », « compañeros », autant de mots qui interrogent ces formes d'associations politiques, qui, selon les contextes, sont plébiscitées, invoquées ou bien dissimulées, réfutées. Interroger l'amitié, c'est alors repenser la « philia » comme stade premier de l'association politique comme le présentait Aristote 3 ou la considérer, au contraire, comme suspecte voire déviante car elle serait, par exemple, une forme opaque et non légitime dans l'égalité républicaine. Elle renverrait parfois à la gloire des réseaux de la résistance (Ami entends-tu ? ), et parfois au soupçon de corruption, de privilège, de cooptation, de clientélisme malsain. 

La chance d'être dans une école d'art nous engage à poser la question du rôle de l'amitié  dans le contexte du travail de l'artiste ou du créateur. Dans le champ de l'art ou de la création en effet,  l'amitié ne semble pas suspecte. 

Tout à l'heure, Julia Ramirez Blanco nous parlera d'un sujet qui lui est cher, celui des confreries d'artistes au 19e siècle, et qui, à bien des égards nous montrera comment, dans le champ de l'art, cette question de l'amitié, de la confrérie, est opérante et légitime. Manuel Bertrand, quant à lui, nous racontera comment ses études d'architectures et aujourd'hui l'organisation de sa vie professionnelle et de son métier tiennent largement à des histoires d'amitié qui lui ont autorisé d'expérimenter dans le champ « indiscipliné » de l'architecture. 

Dans les sciences humaines et sociales, cette question de l'amitié est assez obscure. Et ne s'apparente pas vraiment à un objet légitime de recherche. L'amitié n'est pas une catégorie clé des analyses sociologiques ou anthropologiques. 

Elle est au mieux induite des recherches sur les sociabilités et les réseaux comme forme constitutive de la vie sociale, à la suite de Simmel, pour qui il n'y a pas de spécification du lien d'amitié, on est plus dans une valeur générale de l’intersubjectivité dans la vie sociale. 

Avec les perspectives interactionnistes travaillées par les sociologues de Chicago, l'influence du contexte dans lequel s’élaborent les relations sociales est clé, et ainsi peut-être la question de l'amitié : proche de l'interactionnisme symbolique, Robert Paine, dans son livre In search of friendship. An exploratory analysis in « middle class » culture, paru en 1969, a travaillé sur l’amitié telle que la définisse les acteurs eux-mêmes, des valeurs qu'ils y investissent et des liens avec les instiutions sociales. 

Elle est au pire pensée comme une illusion, si l'on pense l'amitié à partir de la question du désinteressement. Bourdieu, dans « Un acte désintéressé est-il possible ? », dans Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, « Points Essais », 1996 [1994], p. 149, stigmatise la « vision enchantée, et mystificatrice, des conduites humaines », rappelant bien que « la sociologie postule que les agents sociaux n’accomplissent pas des actes gratuits ».

Elle est surtout oubliée. Cette question de l'amitié est assez généralement renvoyée au champ de la psychologie ou psychologie sociale dans une analyse du développement de la personnalité. 

Si l'on regarde du côté de l'histoire, et notamment à travers l'entreprise dirigée par Philippe Aries et Georges Duby de l'Histoire de la vie privée à la fin des années 1980, l'amitié émerge, mais il me semble, que moins que l'objet amitié en tant que telle, elle sert surtout à légitimer l'introduction de nouveaux corpus, ceux de la correspondance, des sources privées, dans le champ de l'histoire. 

 

Revenant sur l'amitié à la frontière entre l'intime et le politique, du légitime ou de l'illégitime présence de l'amitié dans le champ politique, de l'amitié comme moment clé d'une expression  publique de ses convictions politiques, comme espace ou forme possible de l'association politique l'appel à un ami, Aurélien Robert, philosophe, semblait justifiée. Et c'est dans une lecture critique de cette question de l'amitié dans l'histoire de la philosophie politique qu'Aurélien Robert nous embarquera tout à l'heure.

 

Vous l'avez compris, nous traverserons ce soir différentes frontières des savoirs, alors je vous souhaite une bonne traversée. Et je vous propose dès maintenant de visionner Alcadessa, le film réalisé par Pau Faus en 2016. 

 





1 Nous avons aussi essuyé quelques impossibilités d'entretiens, ces nouveaux élus étant aussi en surcharges. C'est le cas avec Ada Colau, et les trois premiers adjoints au maire : Girardo Pisarello, Jaume Assens et Gala Pin, en déplacement lors de notre enquête.

2 cf. Julia Ramírez Blanco, Utopías artísticas de revuelta : Claremont Road, Reclaim the Streets, la Ciudad de Sol, Madrid : Cátedra, 2014

3 Aristote, Ethique à Nicomaque, Livre VIII, (trad. J. Tricot), Vrin, 1994