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La compréhension du monde est beaucoup plus ample

que la compréhension occidentale du monde(1)

Penser avec l'Afrique (2), à partir de celle-ci conçue comme son propre centre ou, comme ne cessa de le répéter Frantz Fanon, « son propre fondement », force à réécrire l'histoire de l'art. Depuis la fin des années 1980, plusieurs facteurs ont conduit à la révision des récits historiographiques sur l'art. Penser avec l'Afrique consiste à admettre un défaut de connaissances, à s'intéresser au processus de dessentialisation et à la déconstruction des concepts liés à l'invention occidentale de ce continent (qui a été représenté comme indifférencié, ahistorique, soumis à la tradition et l'authenticité). Cela signifie aussi considérer les impacts du nouveau discours sur « l'art africain » apparu dans les années 1990 avec ses débats complexes (par exemple sur le concept de modernité) et ses visions antagonistes, ainsi que l'importance d'une critique d'art africaine indépendante, endogène, prônant un discours situé. Si ces historiographies (hétérogènes) de l'art ne sont pas encore suffisamment visibles, leurs implications sont pourtant bel et bien irréversibles. Penser avec l'Afrique permet enfin de participer au travail de déconstruction des représentations et des savoirs qui s'opère lentement en Europe, à l'initiative notamment des études culturelles, postcoloniales et décoloniales, et ce en observant les relations complexes historiques et présentes tissées entre ces lieux du monde. C'est à dire de mieux appréhender le présent postcolonial depuis l'Europe et de concevoir une France en relation.


Le processus de recherche, depuis 2014 et toujours en cours, a pris la forme d'un essai composé à ce jour d'articles consacrés à cette relecture de l'histoire de l'art, en dessinant une cartographie reliant les scènes artistiques du Sénégal/Afrique et de la France/Europe. Il est étroitement lié à un intérêt pour la situation postcoloniale du champ de l'art en France(3). Ces articles (qui ont été publiés dans différentes revues ou non) déploient observations, interprétations et réflexions, en tramant des liens entre des œuvres et des expositions qui, des années 1970 à nos jours, sont inscrites dans les luttes anticoloniales, politiques et sociales.


- L'énergie radicale de Touki Bouki (Multitudes),
- Relire les modernités africaines pour refonder l'histoire de l'art (L'Art même),
- Que devient l'avant-garde – Personne et les autres, au pavillon Belge Venise 2015 (L'Art même),
- Les intrigues de la double capture : le contre-jeu au Jeu de la guerre - Notes sur Personne et les autres – Postface to the Scenic Unit de Vincent Meessen
- All the Word's Futures, 56ème biennale de Venise (Errata),
- Il faut (re)jouer – L'échiqueté d'Olive Martin et Patrick Bernier (Entre-deux),
- Avec et sans nostalgie (turbulences ou histoire d'un goût très vif pour la liberté 1970-2016),
- Omar Blondin Diop lisant l'Internationale Situationniste en 1969 – Une archive photographique présente au sein de deux œuvres : Joe Ouakam - Le Berger d'Ican Ramageli (2015) et Personne et les autres - Postface pour une unité scénique de Vincent Meessen (Biennale de Venise, 2015) colloque Mamadou Diouf, Maureen Murphy (dir.), Dakar : scènes, acteurs et décors artistiques, INHA, mai 2017),
- La cité dans le jour bleu - Paradoxes de la Biennale de Dak'art 12 (publication à venir - Revue de l'Observatoire des politiques culturelles), - L'arbre. Lettre à Issa Samb (Kër Thiossane, décembre 2017),
- Entretien avec Vincent Meessen, Cinémaomarx, Centre G. Pompidou (L'Art même, mars 2018),
- Les Plékhanov du Laboratoire Agit'art (publication à venir journée d'étude sur le Musée Dynamique, mai 2018).


Ainsi, la rédaction de ces articles a permis tout à la fois de prendre connaissance d'un corpus de textes, d'auteurs, de questions, de positions, de situations et d'oeuvres, de poser des hypothèses et de réfléchir à de nombreux sujets (succinctement abordés dans ce texte). La recherche s'est également déclinée sous forme de projets et de collaborations. D'une part avec le groupe Ruser l'image(4) qui travaille, dans une perspective postcolonialiste, à la transformation du champ de l'art en France, et Malick Ndiaye, historien de l'art devenu en 2016 conservateur du Musée Théodore Monod, lié à l'Institut Fondamental d'Afrique Noire (IFAN) à Dakar, formé lui aussi aux théories postcoloniales. Puis, dans un second temps, les rencontres avec la Villa d'Art et Multimédia Ker Thiossane, ainsi qu'avec de nombreux artistes et acteurs culturels de la scène dakaroise, ont conduit au workshop et à l'exposition Selebe Yoon du Laboratoire Agit'art (Issa Samb et Ican Ramageli) à Nantes, en mars 2016, à des programmations cinématographiques et à de nouvelles journées d'étude à Dakar. Mon article pour l'ouvrage collectif revient en détails sur l'ensemble du travail mené et ses différentes étapes. Les journées de Mars 2018 seront notamment consacrées à la question du jeu et des guerres de position.


1. Boaventura de Sousa Santos, Renovar la teoria critica y reinventar la emancipacion social (Encuentros en Buenos Aires), CLACSO, Buenos Aires, 2006, p. 16.

2. Expression prise à Achille Mbembe, « L'Afrique Planétaire », De(s)générations, Penser avec l'Afrique, n°22, 2015, p. 19-26.

3. Par exemple , Emmanuelle Chérel, Fabienne Dumont (dir.), L'histoire n'est pas donnée, Art et postcolonialité en France, PUR, Rennes, 2016

4. Constitué en 2012, Ruser l’image réunit les artistes Mathieu K. Abonnenc, Patrick Bernier, Latifa Laâbissi, Olive Martin, et les théoriciennes, Lotte Arndt, Emmanuelle Chérel.