As The Coyote Flies, Adrien Missika, 2014, © l’artiste
Zone d'indifférence, Brigitte Zieger, 2016, © l’artiste Unknown Village, in Territoires de l’attente, Assaf Shoshan, 2007, © l’artiste

Filmer depuis la frontière


Penser/Filmer depuis la frontière, parce que le cinéma s’avère un médium tout aussi perceptif que réflexif, peut-être le mieux à même de se confronter à toute la complexité des espaces frontaliers, de ces points de rencontre ou de rupture, de ces limites constitutives de la souveraineté nationale, de ces aires historiogéographiques à lecture entremêlée. Et le film, tant dans son dessein que dans son expérience, peut alors rassembler dans un même objet : regards, images, archives, histoires, paroles entremêlées, lignes réelles ou virtuelles... Est-ce alors pourquoi il rapproche tant d’auteurs d’horizons divers qui se retrouvent dans ces formes qui pensent ?


Ce travail mené propose alors une réflexion sur les enjeux théoriques et formels d’une sélection de films liés à la frontière. Réalisés au croisement de l’art contemporain et du documentaire, ces derniers recoupent des concepts de décentrement, de contemporanéité et de pluridisciplinarité. D’où filme–t-on, par quels moyens, quels outils théoriques, selon quelle pensée, quelle vision et peut-être même dans quel périmètre possible de représentation ?


Et parce que la frontière s’articule aussi en méthode, cette étude s’inscrit dans l’expérience collective de la salle de cinéma (le Cinématographe à Nantes, cycle de 2014 à 2016). La programmation comme plate-forme de travail : montrer des films, les faire se rencontrer, croiser les regards, suspendre ou redonner, pour un temps du moins, le mouvement des images ; c’est aussi se déplacer, s’éprouver, partager et confronter son expérience particulière et sensible, engager sa responsabilité.

Anata 17 mai 2007, Anne-Marie Filaire, 2007, © l’artiste

Le cinéma comme expérience de la frontière.

Cycle de séances au Cinématographe, Nantes, par Véronique Terrier Hermann, dans le cadre des soirées Contrechamp.


Tout à la fois géographique, politique et culturelle, actuelle ou historique, mais aussi poreuse ou hermétique, mouvante ou définie, visible ou invisible, la frontière en appelle à autant de modes d’appréhension, et ce pour le seul côté du cinéma qui nous intéresse ici. Comment tenter de la documenter, de rendre perceptible les seuils ou les métissages qu’elle implique, en un mot d’en faire image, si ce n’est par une forme critique, subjective et non définitive que serait alors le film essai. Documentaristes ou artistes contemporains ne s’y sont pas trompés, à leur manière d’engager une réflexion sur une possible représentation de la frontière, de ses traces, de ses effets, voire à mettre en scène ses utopies… Comment alors, en croisant la diversité des propositions cinématographiques, rendre compte de ces expériences de la frontière ?

La programmation servira un espace de travail et de montage pour l’établissement d’un corpus alimenté par une réflexion critique sur la représentabilité des frontières, tel une cartographie (forcément lacunaire) de la frontière.


Soirées programmées et présentées par Véronique Terrier Hermann, dans le cadre des séances Contrechamp et du Programme de recherche, « Penser depuis la frontière » - CRENAU - Ecole Nationale d'architecture - École Supérieure des Beaux-Arts de Nantes Métropole.





CONTRECHAMP • OCTOBRE 2014


Sous le soleil exactement, pas à côté, pas n’importe où...


La séance rassemble quatre films autour de la représentation de la frontière.

Si la frontière peut prendre des formes concrètes, jusqu’à l’excès parfois, elle reste aussi, en de nombreuses lignes, simplement signifiée ou même non perceptible.

C’est donc en articulant les principes de visibilité et d’invisibilité que les quatre artistes —chacun à sa manière—, participent de cette recherche de la frontière, proposant ainsi autant de type de représentation qu’il y a de formes, traces ou manifestations, historiques et/ou actuelles.






Terres vaines (Prémices), d’Augustin Gimel et Brigitte Perroto

2012, vidéo, 11', artistes courtesy

Les deux artistes mènent une recherche sur les réminiscences de pays disparus et de leurs frontières fantômes, dont atteste ce premier opus sur un texte de Alexandre Koutchevsky.




Linescape, de Pauline Delwaulle et Clément Postec

2010, DV Cam, 30’, artistes courtesy

Une ligne frontière divise la Bosnie-Herzégovine en deux entités autonomes et dépendantes. Nous partons à la recherche de cette ligne, mais peu à peu les traces de sa présence viennent troubler l'enquête...






Centro di Permanenza temporanea, d’Adrian Paci

2007, vidéo, 5’30, Galerie Peter Kilchmann courtesy

La scène se passe sur le tarmac d’un aéroport. Des migrants avancent en rang serré vers une passerelle d’avion. Quelle est leur destination ?




As The Coyote Flies, d’Adrien Missika

2014, Vidéo HD, 14’35, artiste courtesy

Tel un coyote, surnom donné aux passeurs de migrants mexicains, un petit drone télécommandé tente de survoler la frontière américano-mexicaine.







CONTRECHAMP • NOVEMBRE 2014


Dans un jardin je suis entré


Dans un jardin je suis entré, Avi Mograbi

2012, 97 minutes.

« Dans ce jardin je suis entré fantasme un « ancien » Moyen-Orient, dans lequel les communautés n’étaient pas séparées par des frontières ethniques et religieuses, un Moyen-Orient dans lequel même les frontières métaphoriques n’avaient pas leur place.

Dans l’aventure commune d’Ali et Avi, de ce voyage qu’ils entreprennent vers leurs histoires respectives dans une machine à remonter le temps née de leur amitié, le Moyen-Orient d’antan – celui dans lequel ils pourraient coexister sans efforts— refait surface avec une grande facilité. »







CONTRECHAMP • JANVIER 2015


Partir / rester

Otjesd/Leaving, de Clemens von Wedermeyer

2005, 16mm/DVD, 15’, courtesy de l’artiste


The Making of Otjesd/Leaving, de Clemens von Wedermeyer

2005, vidéo/DVD, 10’

Simulation/reconstitution d’un poste frontière dans la périphérie de Berlin pour les nombreux russes qui émigrèrent en Allemagne à la chute du mur. A travers la mise en place d’une séquence en boucle, qui rejoue une file d’attente —figure allégorique du socialisme de l’Allemagne de l’Est et de la Russie de l’époque— l’artiste élabore un cinéma autoréflexif qui interroge ces négociations inhérentes aux passages de frontières nationales. Le film est suivi de The Making of Otjesd, son contrepoint, tourné à Moscou.





Kalamees, de Eleonore de Montesquiou

2009, vidéo, 23’, courtesy Pointligneplan

« Mon film est un moment en suspension dans cet entre deux qu'est le lac gelé entre la Russie et l'Estonie. J'ai accompagné Sasha l'hiver dernier sur la glace, et l'ai filmé. J'ai recueilli ses propos, quelques mots, son activité de pêcheur, ses sentiments quant à sa situation très singulière : que cela signifie-t-il de vivre sur une frontière à la limite de l'Europe ? » Montesquiou



La clôture/Haçla, de Tariq Teguia

vidéo, 2004, 23’

Filmant des habitants de Alger, comme coincés dans l’enceinte de leur ville, le film exprime leur sentiment entre désœuvrement, renoncement et colère. Ici, les frontières sont invisibles, mais tout le film fait écho à cet empêchement, à cet enfermement. Il anticipe Rome plutôt que vous (2008), où les personnages, tournant en rond, ne dépassent pas les barrières d’Alger.







CONTRECHAMP • FEVRIER 2015


Night Replay


Night Replay, de Eléonore Weber et Patricia Allio

2012 - 85 minutes

Au Mexique, les habitants du village d’Alberto, à deux heures de Mexico, mettent chaque semaine en scène, de nuit, le passage illégal de la frontière américaine comme s’il s’agissait d’une activité touristique banale, un jeu de rôle grandeur nature. Cette Caminata Nocturna se présente en partie comme un scénario de film d’action, avec du suspens, et un dénouement plus ou moins violent. Les gens du village sont à la fois les passeurs et la migra, la police des frontières américaine. Les touristiques, quant à eux, se payent d’être clandestins. A l’heure du divertissement mondial généralisé, retour sur une pratique ambiguë à travers une plongée dans les arcanes d’un simulacre. Projection en présence des réalisatrices, discussion.







CONTRECHAMP • JANVIER 2016


Traversées


Ou plutôt, d’une traversée à l’autre, l’une pour la Corse, l’autre pour l’Algérie. Alors, deux évidences rassemblent ces deux films : La Méditerranée, certes, mais aussi cette façon qu’a la caméra de faire l’impasse sur les modalités d’embarquement et de débarquement des passagers. On l’aura compris, le transport n’est pas l’enjeu des films !

Pour l’artiste Ange Leccia, il s’agit plutôt de filmer le temps suspendu, flottant, propre au paysage maritime, néanmoins ponctué d’évocations de territoires, telles ces séances tournées en Corse et en Syrie.

De même, pour la cinéaste Elisabeth Leuvrey, c’est sur la parenthèse du voyage, du passage, de l’entre-deux qu’elle va asseoir son film.

Réalisant un certain nombre de traversées, elle va profiter de ce huis clos du bateau, moment privilégié où se dénoue la parole, pour recueillir les histoires et les souvenirs, les discussions et les réflexions sur l’appartenance et l’identité, de ces passagers qui s’interrogent encore sur ce qui les empêche de se sentir tout à fait d’ici, tout à fait de là. 








Traversée, Ange Leccia

2013, 19 min 32, © 2013 Ange Leccia / Marseille-Provence 2013







La Traversée, de Elisabeth Leuvrey

72', 2004







CONTRECHAMP • FEVRIER 2016


Corée du Nord, un art de la représentation


Cette séance Contrechamp regroupe deux films qui questionnent les codes de représentation et les imaginaires politiques qui forment l’idéologie officielle de la République Populaire Démocratique de Corée.

Les deux artistes, Alice Wielinga (Néerlandaise) et Marie Voignier (Française) ont toutes deux entrepris le voyage en Corée du Nord. Ce voyage touristique, que l’on sait très maitrisé, s’est avéré conforme à ce que chacun attend de ce type de circuit. Partant, chacune des artistes a mis en place un procédé spécifique centré sur les glissements d’image ou de son, de manière à tenter de biaiser les codes de représentation officielle pour une vision plus distanciée qui n’en interroge pas moins la posture du touriste.









Corée du Nord, une vie entre propagande et réalité, de Alice Wielinga

2015, 14 min.







Tourisme international, de Marie Voignier

2014, HD, 48’







CONTRECHAMP • AVRIL 2016


Sédiments d’Histoire


Cette séance Contrechamp tente d’approcher l’Histoire à travers le prisme du minéral. On y verra ainsi des paysages, des roches, mais aussi des pierres déplacées, retravaillées, parfois ​jusqu’à les faire mentir.

The Logic of the Birds, de Sarah Beddington

2015, 18 min

Production Birzeit University Museum, (présenté au Fid Marseille 2015)

Dans une mise en scène soucieuse tant de l’image que de son pouvoir d’évocation, l’artiste anglaise Sarah Beddington, fait résonner des extraits d’un poème persan du 12ème siècle aux flux migratoires du Moyen-Orient. Effectivement, La conférence des oiseaux (Mantiq al-Tayr), est un conte en forme de voyage initiatique, qui trouve toute sa force dans les sublimes paysages montagneux,​ survolés par les oiseaux lors de leur migration. Devenus routes de pèlerinage, ces sentiers arides et escarpés seront aussi empruntés par les réfugiés palestiniens à la suite de la guerre de 1948.



Kamen - Les pierres, de Florence Lazar

2014, 65 min

(Cinéma du réel, compétition française, 2014)

L’artiste Florence Lazar n’en est pas à son premier film sur l'Histoire de l’ex-Yougoslavie. Malmené, blessé, passé de mains en mains, sujet à des clivages religieux, ce territoire a ainsi emprisonné, sédimenté un certain nombre de traces de ces passages et occupations diverses. Elle va alors tourner sa caméra vers ces terres, ces roches, ces pierres, —mais comme définitivement les pierres ne parlent pas !—,  elle va les sonder à travers des hommes qui savent, eux, les faire parler. C’est alors que vont apparaître autant de remodelages, réagencement de ruines, jusqu’à des tentatives d’uchronie à l’échelle d’une ville… Se faisant alors vigie, l’artiste s’empare des moyens​ du cinéma pour révéler​ ces arrangements litigieux avec l’Histoire.